Ces voix que je ne voudrais plus entendre

Publié le par SAM

« Ils ont osé ! Venir chez moi sans m’avertir ! »

 

J’entends leur voix derrière la porte. Dompter ma colère avant de l’ouvrir, sinon je risque de tout fracasser dans un tourbillon de haine et d’injures.

Je me ressaisis. Pour combien de temps ?

C’est dans mon amour de mère que l’on me meurtrie ! Ma parole d’enfant aussi que l’on n’entend pas, que l’on n’a jamais entendue !

 

Pour l’instant c’est la rage qui m’habite. Si je réfléchis trop elle va laisser la place à l’anéantissement, et de cela je ne veux pas les gratifier. Ce serait comme me résigner, abandonner la bataille, une guerre que je mène depuis déjà tant d’années…

 

Je souffle un grand coup et tourne la poignée.

Ils sont dans le salon.

Je m’y dirige, calmement, maîtrisant du mieux que je peux mes mouvements. Je m’essaye à la nonchalance : mes gestes me paraissent tellement raides !

Ils se tiennent au milieu de la pièce. Debout. Mon mari, qui leur a ouvert pendant mon absence, est assis devant son ordinateur, un casque sur les oreilles. Dans sa bulle.

Leur intrusion me prouve une fois de plus que mon désir de ne plus les voir constitue le dernier de leur souci. Ils se moquent que cela me fasse souffrir d’être replongée sans cesse dans l’enfance qui fut la mienne. Une douleur qui n’aurait jamais due effleurer ma conscience, que je n’aurais jamais due extérioriser.

 

Ma fille s’élance vers moi. Je l’attire et la serre fort sur mon cœur. Ritournelle rassurante de son séjour dans mon ventre. Sa bulle. J’ai peur. Etouffer la panique dans cette étreinte :

 

« Je suis ta mère et je ne leur permettrai pas de te faire du mal comme ils ont pu m’en faire »…

 

— Regarde ! Papy et mamy ont voulu me faire une surprise.

 

Ma petite puce semble ravie. Malgré tout, ses yeux virevoltent d’eux à moi dans l’espoir de déceler la moindre incohérence. Elle me demande :

 

— Toi aussi tu as voulu garder le secret ? Je croyais que tu ne voulais plus les voir ?

 

La dernière interrogation de ma fille me met mal-à-l’aise, me rend fautive. Pourtant elle ne fait qu’exprimer la vérité, celle que mes géniteurs ne veulent ou ne peuvent pas accepter.

 

Charlotte, du haut de ses six ans, commence à intégrer que ses grands-parents ne sont pas aussi parfaits qu’ils veulent lui laisser croire, que la manière dont il me considère ont entaché leur apparente gentillesse.

 

Pour qu’on ne me reproche rien, c’est moi qui m’avance vers eux et les salue.

 

Le regard de ma mère est visqueux. Soucoupes marron vitreuses. Elle attend que je hurle, certaine que je ne peux réagir autrement.

Mon père, lui, parait gêné. Il me ferait presque pitié. Mais il n’a pas plus d’excuses que sa femme.

 

— ça va ? me demande-t-il.

 

— Oui, m’exclamé-je d’une voix qui sonne faux à mes oreilles.

 

Toujours porter le masque, ne jamais montrer la moindre défaillance. Monnaie courante dans notre famille.

Quoiqu’il ait toujours critiqué mes études, mes amoureux, dans les conflits il préfère endosser le rôle du simple spectateur. Tranquillement, il lisse ses ongles contre les pans de sa chemise. On lui donnerait le bon dieu sans confession.

 

— Nous sommes venus rendre visite à notre petite fille, se justifie ma mère. Au cas où j’aurais cru qu’ils avaient atterri ici par hasard…Elle me parle encore comme si j’avais deux ans !

 

— Nous sommes ses grands-parents et c’est notre droit de prendre de ses nouvelles, se croit-elle obligée d’ajouter.

 

— Je le sais parfaitement. Et mon envie à moi de couper les ponts ?

 

Mes mots ont cisaillé les liens qui les maintenaient bâillonnés. Ma modération aura été de courte durée, ce qui m’enrage encore plus contre moi-même. Tant pis ! J’en ai assez que mes désirs soient bafoués.

 

— J’avais simplement besoin de temps pour accepter certaines choses, vous ne pouviez pas le respecter, expliqué-je.

 

— Oh oui ! s’insurge ma mère, accepter qu’on t’ait rendue malheureuse !

 

Son visage déjà strié de couperose vire immédiatement à l’écarlate. Avec sa teinture rouquine et ses yeux globuleux, je me retrouve face aux monstres qui m’empêchaient de dormir la nuit.

La tête haute, je n’hésite pas à la défier :

 

— Parfaitement ! rétorqué-je. Vous ne voulez certainement pas l’admettre mais c’est la stricte vérité. Pourquoi n’ai-je pas une vie normale ? Pourquoi tous ces horribles cauchemars ?

 

— C’est vrai, tu as été une enfant battue, se moque-t-elle délibérément. Si c’est pas malheureux d’entendre ça.

 

Je lutte pour ne pas tomber dans son piège, celui de la culpabilité. Elle est très forte à ce jeu-là. Mais ce qu’elle ignore, c’est qu’aujourd’hui je ne renierai plus jamais la petite fille qui est en moi et qui pleure.

 

— Oui, je me considère comme une enfant maltraitée. N’est-ce pas de ça dont il s’agit quand on met de force la tête d’un gosse sous l’eau froide ? Et inutile d’expliquer que c’est parce que tu me trouvais insupportable. J’étais une enfant comme les autres, pas toujours sage…

 

— Tu m’insultais à trois ans et j’aurais dû te laisser faire ? s’offusque ma mère.

 

— Comme tous ceux de mon âge, j’expérimentais sur les adultes mon nouveau vocabulaire appris à l’école. Ça a bien marché !

 

Ma mère est atterrée par ma façon de dénigrer son éducation. Les reproches pleuvent, comme d’habitude.

 

— Tu étais trop exigeante, jamais contente ! surenchérit-elle.

 

— C’est toi maman qui me voyais ainsi. C’était ton problème, mais tu as préféré que cela devienne le mien.

 

— A six ans, tu m’as interdit de te faire des câlins.

 

— A cet âge, on veut devenir autonome et l’on oscille entre « je veux être adulte » et « j’ai peur de grandir ». Pour toi c’était un affront à la dépendance dans laquelle tu souhaitais me retenir. Alors tu m’as rejetée, me disant texto : « Ce n’est plus la peine de venir me demander quoi que ce soit ! »

 

— Tu sais très bien que j’ai balancé ça sous le coup de la colère, explique-t-elle.

 

— Non justement ! A six ans, une parole est une parole.

 

— Tes psys ont fait du joli boulot avec toi. Ils ont dû t’en raconter de belles sur les parents, qu’ils sont tous de vieux cons…

 

— Détrompe-toi. La majorité d’entre eux poussent les patients à la réconciliation. Ce qui était inconcevable pour moi. J’ai pu enfin m’en sortir le jour où j’ai compris que vous n’étiez pas de « bons » parents et que m’en aviez gentiment fait porter la responsabilité puisque vous étiez incapables de l’assumer. Cela vous aurait écorché la bouche d’avouer vos erreurs.

 

— Je n’ai jamais nié que cela avait sûrement dû être le cas, tempère ma mère.

 

— Tu dis « sûrement » comme tu dirais « peut-être »… tu n’en es donc pas convaincue !

Je n’attendais plus aucune reconnaissance de votre part, seulement une distance. Déjà, j’arrivais à vous parler poliment au téléphone, je ne pouvais pas davantage, et vous m’agressez en venant ici !

 

— Nous avons le droit de venir voir notre petite fille, répète ma mère.

 

Charlotte se colle à moi, sa menotte dans la mienne à laquelle elle s’accroche. Silencieuse, elle assiste à l’enjeu dont il est question ici.

 

— Sans doute ! Mais ce sont les parents qui décident de ce qui est bien ou non pour leur enfant.

 

— Apparemment c’est pas ce que tu déclarais à l’instant.

 

— Entre toi et moi, aucune comparaison possible. Je commets des fautes comme toutes les mamans, mais je le reconnais. Je me fais soigner, moi, pour ne pas refiler mes angoisses à Charlotte. Je ne supporterais pas qu’elle traverse les mêmes épreuves que moi : des années de dépressions, des médicaments qui font grossir et endorment, des psy qui défilent...

Ma fille mérite mieux que ça, tout comme je le méritais. Et ne vous avisez pas d’aller voir un avocat pour quémander un recours en justice, je saurai quoi leur dire pour expliquer pourquoi je ne désire plus vous rencontrer. Si vous ne gardez qu’un ou deux souvenirs de vos gestes ou mots déplacés, j’en ai, moi, beaucoup plus en mémoire. J’aurai aussi le soutien de spécialistes qui, eux, n’ont aucun doute quant à l’impact des traumatismes de mon enfance sur mon état actuel.

 

Mes parents, horrifiés par ma plaidoirie, restent bouche bée. Même si je renforce ainsi le côté « mauvaise fille » qu’ils perçoivent de moi, cette image, désormais, ne correspond plus à ma vérité. Et c’est tout ce qui m’importe.

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Publié dans Nouvelles

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