IV - Gisèle.
Elle referme doucement la porte en souriant, impatiente d’ouvrir le paquet « Lingère de France » qu’elle vient de recevoir.
Gisèle ne résiste pas, déchirant d’un geste brusque l’enveloppe de plastique transparent, au plaisir de glisser sa main sous le rabat de métis fin, brodé de jours échelle Pour apprécier le toucher, la qualité du textile, renforcé, grand teint, qui s’assouplit au fil des lavages.
Gisèle aime « le beau linge » comme elle dit, et la nouvelle paire de draps va rejoindre dans son armoire, une dizaine d’autres, griffées au chiffre G (G G pour Gisèle Galletier) son nom de jeune fille, brodées par ses soins sous l’œil vigilant de sa mère afin de constituer la base de son trousseau.
Gisèle possède aussi des piles de torchons en tours carrées et parfaites, des purs lin, des purs coton, des métis, des nid d’abeille, des essuie tout et des essuie mains en éponge qui emplissent avec le linge de toilette, la totalité d’une armoire normande de chêne foncé, qu’elle lustre à la cire d’abeille.
Toutes ces merveilles étaient en partie réservées au futur trousseau de sa propre fille, mais voilà, Gisèle n’a pas pu avoir d’enfants, ni garçon, ni fille et son mari, s’est lassé d’attendre.
Un jour, il est parti avec une autre, plus jeune, et aujourd’hui, il a trois enfants.
Ça, elle ne peut le lui pardonner…
Gisèle a un basset très vieux qui ne voit presque plus rien, « Whisky » et un canari, « Mimosa » qui a perdu sa femelle.
Mimosa est installé à la cuisine, car lorsqu’il mange et se baigne, il éparpille des graines tout autour de sa cage. Gisèle place dessus une toile noire, le soir quand elle se couche, pour ne pas être réveillée trop tôt le matin.
En rentrant de la Poste, elle est passée au petit magasin de Presse et s’est achetée des pastilles de Vichy et un magazine, « Points de vue Images ».
Avant de mettre son couvert en face de Mimosa vers 11h 45, Gisèle va se plonger dans son occupation favorite, la lecture des faits et gestes de la gent couronnée. Elle va s’immerger dans la vie des reines, des rois et des princes et s’évader vers des palais de rêves, au milieu de jardins éblouissants ou surgis du fond des déserts…
Elle est incollable sur le carnet rose des naissances princières récentes ou à venir, elle attend les photos des dernières princesses de ce monde, suit les frasques des jeunes princes héritiers de Grande Bretagne et les rebondissements des affaires de « paternité » du roi Albert.
Elle s’arrache enfin à sa lecture pour se mettre à table devant sa côtelette avec les épinards du marché. Au fromage, elle allume la télé pour suivre « Attention à la marche » et boit le café devant le JT de 13 heures.
Après « les feux de l’amour », Gisèle sort de sa torpeur digestive, entreprend sa petite vaisselle, essuie soigneusement la toile cirée et passe l’aspirateur sous la table et la cage de Mimosa.
Cet après-midi, elle va prendre le bus 69 pour aller voir sa cousine Claudine.
Ensemble, elles iront sur l’avenue, pour se trouver une paire de mules d’intérieur.
Elles s’arrêteront ensuite à la pâtisserie Baguet qui fait salon de thé, et après une dizaine de petits fours et deux théières au jasmin, une fois qu’elles auront fait le tour des présidentiables de la gauche pour 2007, elles se quitteront à l’arrêt du bus dans une accolade prolongée, la plus grande, Gisèle maladroitement penchée en dés équilibre sur la plus petite.
Maintenant Gisèle se hâte, à la descente du bus, dans cinq minutes, ça va être « Questions pour un champion » avec Julien Lepers……( Domino )