III - Séraphin n'est plus seul.
Parfois, je m’arrête pour faire une pause. Je préserve mes forces car je ne sais pas combien de kilomètres je vais devoir parcourir afin de trouver un refuge.
Soudain, une des voitures qui passe à côté de moi, une qui roulait le moins vite, freine puis effectue une marche arrière. La portière gauche s’ouvre. Un homme en sort et s’approche
précautionneusement de moi. Il a dû me voir de la route. Il avance une main. La distance s’amenuise à mesure qu’il fait un pas vers moi.
Je peux maintenant sentir son odeur, toucher sa peau de mon museau humide. Je ne détecte rien d’hostile chez lui. De sa paume, il caresse ma robe marron tigrée. Je me laisse faire, soulagé de
ne plus être seul.
Combien d’heures ais-je ainsi erré sans but précis ? Je ne le sais pas. Le vent s’est levé. Les ombres se sont allongées. Le soleil a amorcé sa descente là-bas derrière les grands arbres. Mon
ventre gargouille.
— Séraphin, tente-t-il
Je lève mon visage triangulaire, et le scrute reconnaissant.
Comment sait-il mon prénom ? Ce n’est pas quelqu’un que j’ai déjà croisé, je m’en souviendrais.
Il touche mon collier anti-puce – mes maîtres ne manquent pas de sens pratique. Que je me perde mais que je n’attrape pas de puces ou de tiques ! Ils ont été prévenants – Sur la rondelle de
plastique est inscrit mon identité. « Séraphin ». Rien de plus. Au moins, je ne me retrouvais pas affubler d’un patronyme ridicule comme « Minou » ou « « Mimi » !
L’homme a les yeux rougis. Il semble avoir pleuré. A-t-il été abandonné lui aussi ?
Il me prend et me soulève jusqu’à la voiture. J’ai droit à la place de l’accompagnateur, chose qui m’était interdite avant. Je vais presque me réjouir d’avoir été viré de mon foyer. Mais mon
estomac me rappelle à l’ordre. Les muscles de mes pattes également. Je tacherais à l’avenir de m’entretenir physiquement, au cas où celui-ce se lasserait aussi de moi.
Il remet le contact et démarre. Je l’entends parler. Mais il n’y a personne d’autres dans le véhicule. Il ne semble pas s’adresser à moi, ce qui me rassure sur son état mental, car il fixe
attentivement l’horizon devant lui. Il dit qu’il ne pouvait pas me laisser ainsi sur le bord de la route. Je devine qu’il s’agit de moi et cela me flatte. Il parle à quelqu’un qu’il appelle «
maman ». Je ne suis pas sûre qu’elle puisse l’entendre de là où nous sommes, mais avec les humains j’ai appris à ne plus m’étonner. Il dit qu’il est un bon fils et je n’en doute pas une seconde
vue son geste généreux à mon égard. Il se met à pleurer et cela me fait de la peine. J’espère que cela ne va pas l’empêcher d’y voir clair. Je pourrais miauler plaintivement pour lui changer
les idées mais je ne veux pas le déranger. J’ai toujours eu une peur bleue en voitures. J’étouffe dans l’habitacle. Le papa du petit Anthony roulait vraiment trop vite. Cela me donnait des
nausées. J’avais le cœur au bord des babines. Ce monsieur est très raisonnable. Prudent. Mais j’aimerais arriver à bon port, avoir à manger, et dormir. Ah manger, dormir ! J’ai l’impression que
cela fait une éternité que ça ne m’est pas arrivé…