Je vis des heures d'horreur, repliée sur moi-même, dans le noir de mes ténèbres que je dissimule à ton regard. Je suis face à moi, et j'ai peur. Mon pire ennemi n'est autre que moi-même.

Je contemple les dégâts de ma propre existence. Mon château de sable qui s'écroule quand la chimie s'endort. Les murs porteurs ont disparu ; saccagée ma demeure.

C'est le retour en arrière, et les retrouvailles avec mes affres, intactes, plus vives que jamais. Comme la nature mis en repos par les gelées, elles ne sont que plus virulentes au printemps.

Est-ce l'état de manque dû au sevrage ou la constance de mes tourments ? Rien à changer, je suis sur terres connues, terrain miné, et mon apprentissage a fondu comme neige au soleil.

Me voilà seule et démunie. Encore.


Je veux être maîtresse de ma vie, non plus soumise. Sans doute ne comprends-tu pas ma décision de couper tous liens avec mes géniteurs. Toi qui es mère, père, mamie ou papy, tu es choquée par tant d'intransigeance de ma part. Peut-être cela pèsera-t-il plus lourd dans la balance de ta compréhension de savoir que j'ai mis des années à me résoudre à cette solution. Que j'ai enragé de ne pas trouver une autre alternative. Que je m'en suis voulue de ne pas supporter comme je l'avais fait jusqu'à maintenant. Mais, quand j'ai regardé dans ma balance, duquel côté penchait le plateau, je n'ai pas pu me dérober. Les blessures étaient si lourdes que ma vie même s'en trouvait menacée. Quel choix ferais-tu entre la vie et la mort ? Y a -t-il d'ailleurs un choix à faire, une réflexion à entreprendre ? Pour ne peiner personne, j'ai pris mon temps, lazardant un peu plus ma santé.


Bien sûr, tu ne sais pas ce qui m'est arrivée, ce que j'ai dû subir. Pour toi, je suis une jeune femme belle, intelligente, douée de multiples talents. Toi, tu le sais ; toi, tu me le dis ; toi l'étranger, alors que ces mots-là auraient dû sortir de la bouche de mes parents. J'ai découvert mes talents par moi-même. Je me suis construite moi-même. Parce que lorsque l'on donne la vie, c'est pour transmettre le bonheur qui va avec, tu es bien placé pour le savoir. Pour moi, ce bonheur a été vite effacé pas les nombreux traumatismes. Je ne te ferai pas la longue énumération de malheurs de mon enfance et l'acharnement contre lequel il me faut encore lutter. Je te demanderai juste si tu trouves normal de forcer un enfant de trois ans à avoir la tête sous l'eau froide, pour le calmer. Aussi, pour toi la masturbation est-elle à ce point malsaine qu'il faille menacer de maladie celui qui la pratique ? Comment crois-tu que l'on puisse vivre sereinement après tout ça ? Comment peut-on avoir une vie sexuelle épanouie une fois adulte ? Et je ne t'embêterai pas avec tout le reste. Ne t'inquiète pas, un jour tu sauras, parce que j'écris un roman, mais là encore, je cache la vérité derrière un masque de romanesque, alors les situations te paraîtront si invraisemblables que tu n'y verras que du feu. Tu sauras sans le savoir.


Puisqu'il me faut survivre, j'ai pris cette décision, une des plus difficiles de toute ma vie. Pour moi, mais pas seulement. Et là, tu devrais comprendre. La vie de ma fille aussi est en jeu. Passer par elle pour m'atteindre. Contrôler l'éducation que je peux donner. Me faire sentir une mauvaise mère. Prendre des décisions à ma place. N'avoir aucun respect ni pour moi, ni pour elle. Ma fille qui a toujours le droit de donner de ses nouvelles à ses grands-parents. Ma fille utilisée pour savoir des choses. Ma fille placée entre deux feux, situation déstabilisante qui ressort dans son sommeil. Oui, je serais une bien mauvaise mère si je laissais ma fille souffrir d'un tel contexte.

J'ai été une mauvaise mère, mais je en le suis plus. Je ne t'en dirais pas plus sur ce sujet trop personnel, mais sache que je me suis faite aidée. Je suis allée vers des spécialistes, les services sociaux aussi, et j'ai dit. J'ai dénoncé. Parce que la finalité de toute cette enfance, les carences maternelles, c'est l'incapacité à être une bonne mère. Reproduire indéfiniment la pathologie générationnelle.

J'ai brisé la chaîne infernale en coupant les ponts. Je l'ai fait pour le bien de tous. Et surtout celui de ma fille, car ce n'est encore qu'une enfant.


Tu vois, tu me connais, mais tu ne sais pas qui je suis. Peut-être ne le sauras-tu jamais. Je te dirais que j'ai porté toute seule les tares familiales : les deuils non accomplis, les angoisses, les dépressions et les phobies.

Aujourd'hui, j'ai décidé de ne plus traîner ces fardeaux qui ne m'appartiennent pas. Je les ai laissé choir au bas de mes reins et j'ai repris ma route.

Sur ce chemin, sans doute te croiserais-je encore, mais je ne tendrais pas la main. Parce que tu sais. Mais si toi tu fais le premier pas, sache que je t'accueillerais avec plaisir. Pour la confiance, il te faudra attendre, car je ne la donne plus jamais entièrement.

Parce que tu connais mes parents et que tu les côtoies. Je ne te demande pas de les haïr. Les pauvres, ils ne savent pas ce qu'ils font. Leur cerveau leur interdit de se souvenir et par conséquent de se remettre en question. Je te demanderais juste d'ouvrir grands tes yeux et d'écouter parler ton cœur. Et tu sauras qui je suis.

 


Par SAM - Publié dans : Epistolaires
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