L'hirondelle n'annonce pas que le printemps

Publié le par SAM

L’autre jour, nous étions assis à la table du bar quand une hirondelle est entrée, sans prévenir. Le tenancier avait laissé la porte ouverte ; il faisait encore doux pour la saison. D’un seul coup, Raymond, qui me faisait face, devint tout blanc. Il avait avalé de travers une gorgée de son vin, et se mit à tousser en regardant, d’un œil méfiant, l’oiseau voler au-dessus de nos têtes. Craignait-il qu’elle lui chie dessus au passage ? C’est vrai que c’est plutôt dégueulasse, bien visqueux et difficile à nettoyer, mais on aurait dit qu’il avait vu un revenant.

Je trouvais ça pour ma part sympathique qu’une hirondelle vienne nous passer un petit coucou. Livide, mon camarade essuya, avec son mouchoir, son front ruisselant, d’un geste tremblotant. Je m’inquiétais pour lui. Il ne fallait pas qu’il se fasse autant de mouron pour un malheureux piaf. Peut-être que la bestiole était annonciatrice de la fin de l’été, mais avec ce temps, on ne pouvait jamais savoir. Raymond aurait encore quelques jours pour finir de ramasser ses cultures avant que le froid n’arrive. Mais, en y réfléchissant, le problème ne se situait pas là. Il prenait racine plus profondément encore que les rhizomes du potager de mon ami. Raymond était superstitieux.

 

« Moi, superstitieux ? Non, jamais de la vie. Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer ! » s’indigna-t-il, en formant un signe de croix avec ses deux index, lorsque je lui eus fait part de ma pensée.

« Il faudrait déjà que je crois en quelque chose. Mais tout ça, c’est des bondieuseries… », se justifia-t-il, approchant sa main de sa bouche comme pour retenir le blasphème, mais il était trop tard.

Il poursuivit tout de même : « …des manigances instaurées par les religions pour nous faire peur et mieux nous tenir en laisse, comme de bons toutous, mais pas des noirs surtout.

 

Le sujet avait l’air de l’inspirer car pendant un bon moment, il disserta à haute voix comme pour lui-même :

 

« Non, je ne pense pas que certains faits anodins puissent avoir une quelconque influence sur la vie d’un homme. Par exemple, les marins, ils en ont des manières pour pas que leur bateau sombre, comme ils disent. Au grand jamais, le mot « nnnnnn » ne doit être prononcé. Tu sais, cette bête aux grandes oreilles. Ah, non, ne dis rien. Imagine-la, ça ira comme ça. Et les sportifs, ne m’en parle pas. Quand on court vite, y a pas à se faire de la bile sur sa barbe qu’il faut pas raser la veille. Ça retire le flux il paraît. Peut-être quand on se coupe, mais le flux, je sais pas trop ce que c’est. Qui c’est qui a encore inventé une ânerie pareille ? »

 

Une de nos voisines de quartier vint boire son petit noir avant de reprendre le boulot. Son usine ne fermait pas le week-end. Elle nous vit et s’avança vers notre table. Elle nous claqua quatre bises sur les joues en guise de bonjour.

 

« Ah, désolé ! » s’empressa-t-il de faire des excuses. Raymond avait le béguin pour Nadine. Ils étaient mariés chacun de leur côté. Ça n’empêchait pas mon ami de fantasmer sur elle. 

 « Je pique un peu, expliqua-t-il en passant sa main sur le visage pour tenter de camoufler les  deux pivoines qui avaient fleuri sur ses pommettes. Je n’ai pas eu le temps de ma raser ce matin. Le dimanche, il y a les gosses à la maison, faut que je les surveille, on ne sait jamais, une sorcière pourrait peut-être les enlever. Je leur ai répété cent fois que ça n’existait pas, mais il n’y a rien à faire », continua-t-il d’un air penaud.

 

Je pensai qu’il n’aurait jamais sa chance avec Nadine si à chaque fois qu’il la croisait il sortait des inepties pareilles. De toute façon, cette femme était bien trop vertueuse pour qu’il puisse en tirer quoi que ce soit.

— Attention Raymond, ta journée s’annonce mal, profitai-je de la gêne provoquée par l’intervention de Nadine pour foutre la trouille à mon acolyte.

Celle-ci ne comprit pas ma recommandation et partit avec, sur les lèvres, un sourire qui ne savait pas s’il devait retomber ou s’épanouir.

 

— Quoi ? m’interrogea Raymond qui n’avait pas saisi non plus.

 

— Ben, tu sais que ça porte-malheur de croiser de bon matin une femme vertueuse.

 

Je baissai vite la tête sur mon verre tout en gardant les yeux vers le haut pour ne pas louper les mimiques de mon ami. Les deux grosses fleurs écarlates refirent leur apparition. Il transpirait abondamment.

 

— Arrête donc de raconter des sornettes. Et puis qu’est-ce que t’en sais qu’elle est vertueuse la Nadine ?

 

— Moui, moui, ça t’arrange de croire ça, glissai-je innocemment.

 

Raymond vida d’une traite le restant de son vin, et se mit debout comme s’il était tout à coup pressé. Il leva le regard vers le plafond. Je me demandais bien pourquoi jusqu’à ce que je me souvienne de l’hirondelle. Il y avait belle lurette qu’elle avait pris la poudre d’escampette. En tout cas, Raymond ne semblait pas l’avoir oubliée, lui.

Je terminai mon verre, attrapa ma veste et sortit précipitamment après avoir payé les consommations. Il fallait que je trotte pour rejoindre Raymond qui marchait droit devant lui, en direction de sa maison, comme s’il avait un truc urgent à faire.

 

Pour le taquiner une nouvelle fois, je lui balançai :

 

— Dépêche-toi, va ramasser ton ail avant qu’il ne gèle.

 

— ça gèle pas, du con, ne put-il se retenir d’exprimer, en haussant les épaules, exaspéré. Bougon, il s’éloigna d’un pas alerte.

 

Il avait peut-être raison à propos de l’ail. Il était mieux placé que moi pour le savoir. Je n’étais pas intéressé par le jardinage. Par contre, ce que je savais, c’est que l’ail peut se conserver d’une année sur l’autre, dans un grenier par exemple, et j’en aurais mis ma main au feu que c’est là qu’il allait.

Je pris la direction de mon chez moi en gloussant. Sacré Raymond !


Publié dans Textes courts

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chrystelyne 17/09/2008 14:30

he ben il s'y connait le raymond en superstition , de quoi foutre la poisse à tous ceux qui l'approchent !un texte saveur terroir , plaisant à lire, j'ai bien aimé  les contradictions du personnage  entre  actes et discours , c'est très justemetn observés et très drôles  !bises chrystelyne

:0010::0040: DANIELLE 16/09/2008 22:07

Bonsoir !merci pour les comms sur mon blog je viens de visiter vos 2 blogs :myspace et la guerre des mots .Très interessant  et je vous dis bonne continuation !bonne soirée et bonne semaine !gros bisous !

" Charly " 15/09/2008 05:19

C'est fou la réaction que peut inspirer une simple apparition, comme celle d'une hirondelle en un endroit insolite pour elle. Moi non plus je ne suis pas superstitieux, ça porte malheur...Charly...

milasa 14/09/2008 09:01

les ravages et incohérences de la superstition... tu en as fait en un texte une belle compilation, bravo.

:0010::0040: DANIELLE 13/09/2008 23:23

BONSOIR !je suis tombée sur votre blog et je vous dis bonne soirée et bonne continuation !bisous !http://les-inoubliables.over-blog.net/