Avant de me lancer, pour pallier tout risque de fausseté, je chauffe mes cordes vocales en effectuant des vocalises, flexions-extensions du muscle du chant.
Gammes et arpèges se succèdent telles des balises m’assurant une aventure sans danger.
Une tasse de lait chaud additionné de miel pour adoucir la gorge, la partition élevée sur le pupitre : le terrain est désormais sous tutelle, maîtrisé.
La musique s’étend, emplit mes oreilles. Elle m’envahit et me pousse vers mon but.
J’attends le moment où il me faudra entrer en piste.
Je compte : Un … je souffle …deux …j’inspire …trois…j’attaque !
La première note s’expose, un peu timide, puis explose, vite revivifiée par l’arrivée d’une nuée d’autres.
Je prends appui sur la mélodie, dans une dentelle de sons enchevêtrés, de laquelle je ne dois pas perdre le fil.
J’avance en harmonie, ouvrant ma cavité buccale, serrant mon ventre, dans un souci de tonalité parfaite.
Puis j’amorce la montée, escalade de notes comme des échelons à la corde de la portée à laquelle je me raccroche. Sol, La, Si, Do, croches, noires, blanches, signes qui voltigent devant mes yeux et que je fixe afin de les restituer avec justesse.
Plus rien d’autre n’existe que le son, celui qui émane de l’intérieur de mes entrailles. Mon corps est un instrument avec lequel je vibre à volonté. Le voilà si bien à mon écoute qu’il agit par automatisme. Chaque note est une marche de l’escalier de partition. Je le gravis en ne pensant à rien, car la réflexion causerait ma chute. Envoler l’émotion…
Je mets mon corps au service de la musique comme on remet ses organes à la science. Un don de soi.
La dernière ligne droite apparaît devant moi. Ce n’est plus le moment de fléchir. Conserver la même puissance, le même rythme. Ne pas permettre à la précipitation de prendre le pas sur le déroulement équilibré de la foulée. Elle me mènerait plus sûrement à l’épuisement qu’à la victoire. Le vide de l’après triomphe aura raison de moi bien assez tôt.
Encore quelques temps avant le dénouement. Se concentrer pour ne pas manquer le bon mouvement, et relâcher pour le libérer, sans contraintes. Comme il est tentant de vouloir le retenir, se protéger ainsi de la fin, car aussi excitante soit-elle, elle génère de monstrueuses peurs.
La dernière note se présente. J’ouvre grand la bouche afin de l’exhumer des profondeurs de mon être, et je l’expulse du souffle de mon âme, pulsion sur laquelle elle prend son élan, abandonnant ses ailes sur le lyrisme de l’expiration, et je la laisse planer au dessus du firmament, dans un vibrato soutenu, majestueux, dominant, point d’orgue dont l’écho se répercute contre les parois d’un auditorium montagneux, tellement rémanent que le mot fin ne peut s’accorder à cette randonnée musicale.