La tête dans le sable

Publié le par SAM





En réponse au commentaire de Charly sur ma chanson « Eteins-moi cette télé » : « La télé, miroir pas toujours transparent de notre monde, qui nous montre ce qu’elle veut bien nous faire voir, qui nous trompe parfois, nous prenant pour des enfants qui goberaient tout ce qu’on leur raconte. D’un autre côté, l’éteindre c’est faire la politique de l’autruche. La misère est là, tout près…Charly. »

 

Il était une fois une autruche, Pluche l’autruche. Elle était curieuse du monde et de ses habitants, des paysages et des gens : de la montagne, de la mer, de la campagne, de la ville, des adultes, des animaux et des enfants.

Tout l’intéressait. Surtout les Hommes qu’elle observait inlassablement.

Quand deux personnes se querellaient, Pluche réfléchissait à la cause de cette mésentente et à ce qui aurait pu désamorcer le conflit. Elle connaissait les mots pour soulager, rassurer, mais jamais elle n’osait les dire. Pas par égocentrisme, mais par timidité. Elle ne désirait pas se mêler de ce qui ne la regardait pas. Elle ne pouvait pas non plus prendre en charge tous les malheurs du monde.

Pourtant, elle poursuivait son chemin, amère, déçue d’elle-même pour ne pas avoir pris la parole. Elle se sentait lâche, et la culpabilité lui brûlait les entrailles.

Quand Pluche voyait deux amoureux se bécoter, elle pensait alors que le monde était beau. Cela la rassérénait, mais la tristesse remplaçait vite cette minute de sérénité, car elle était persuadée que jamais cela ne lui arriverait, à elle. Elle essuyait la petite perle brillante qui mouillait le coin de son œil et reprenait sa route.

Elle en vit de belles choses, de moins belles aussi. Ces dernières prirent bientôt toute la place dans sa tête, balayant l’amour qu’elle ressentait, la joie, le bonheur, les nobles sentiments de son cœur, l’empêchant de mener une vie normale d’autruche. Des images de haine se déroulaient sur l’écran de ses yeux. Quand elle fermait les paupières, des visages tuméfiés par la mort la narguaient. L’effroi s’injectait dans ses veines. Au repos, ses muscles se tendaient dans des spasmes douloureux. La totalité de son être revivait sans cesse l’horreur. Nuit et jour. Son corps était une plaie ouverte qui absorbait tout sur son passage, essentiellement les monstruosités. Quand un rayon de soleil venait sécher ses croûtes de terreur, aussitôt une ombre venait les lui arracher, exposant ses chairs à vif. Pluche était tellement assommée par le chagrin qu’elle ne pouvait plus réagir. Les seules prières qu’elle pouvait formuler furent pour implorer la mort. Mais celle-ci ne voulait pas de l’autruche.

Que faire d’autre ? Rester là ? Souffrir ?

Dans un sursaut, Pluche se mit sur ses pattes, tangua au début - les forces lui manquaient -, puis partit vers le désert. Personne à l’horizon. L’étendue ocre qui s’offrait à sa vue l’apaisa. C’était une immense page vierge qui n’avait pas été souillée par les Hommes et leur cruauté. Elle choisit une dune, douce, ronde, accueillante comme un mamelon, et y planta la tête.

 

L’autruche est un animal hypersensible. Pour se protéger, elle n’a pas trouvé d’autre moyen, certes très particulier, mais fort efficace, que d’enfoncer sa tête dans le sable. Cette posture s’appelle plus communément : faire l’autruche.

Si un jour vous croisez un de ces spécimen dans cette position, ne le dérangez surtout pas, il est en pleine séance de relaxation.


Publié dans Textes courts

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" Charly " 17/08/2008 10:45

Merci, Sam, pour cette belle histoire qui rebondit sur ma participation.C'est très fort d'avoir utilisé cet animal pour expliquer des comportements, des réactions, des ressentis. Les propos n'en sont que plus clairs. On comprend facilement qu'une autruche trouve son réconfort dans le désert, loin de tout et la tête dans le sable, qui plus est.Cette métaphore et ses détails sont assez explicites. Heureusement que nous ne sommes pas des autruches, n'est-ce pas Sam ? Nous avons en nous la capacité de faire face à toutes sorte de difficultés même si la tâche se révèle ardue pour certains. Cette force d'affronter l'insupportable, il nous faut la puiser en nous, lentement. Pour l'être humain, rien de ce qui est naturellement à sa portée, n'est impossible. Une construction, ou une reconstruction, prend du temps, mais n'est pas impossible. Je reste à tes côtés.Charly...

claire 01/08/2008 20:54

une bien jolie fable pour expliquer ce mystère des autruches.ne sommes nous pas tous un peu comme Pluche?à bientôt,Claire