Un mois environ avant Noël, je feuilletais un catalogue afin de montrer à ma mère, assise à côté de moi dans le canapé du salon, quel jouet je désirais cette année. Je souhaitais ardemment un poupon, de sexe masculin, au crâne chauve, qui ressemblerait trait pour trait à un véritable bébé. On m’en avait déjà offert, petite fille, mais celui-ci, c’était moi qui allais le choisir !

J’avais dix ans. Je croyais au Père Noël.

 

Le soir du réveillon, tout se déroula normalement. Nous étions quatre : mes parents, mon frère et moi. Depuis que ma mère était fâchée avec les membres de la famille avec qui nous festoyons d’ordinaire, nous nous retrouvions en comité restreint. C’était le troisième Noël ainsi.

Cela me changeait de la présence d’une vingtaine de personnes : tatas, tontons, cousins, cousines ; des préparations culinaires élaborées : escargots, lapins aux pruneaux, marquise au chocolat. Un véritable tourbillon dans lequel j’aimais à évoluer. Je mettais à contribution mon bien faire artistique pour organiser un spectacle de danse dont j’avais minutieusement composé la chorégraphie. Les deux cousines de mon âge participaient à la représentation, après un petit entraînement que je supervisais avec importance.

A quatre, l’ambiance s’en ressentait, moins animée, néanmoins nous célébrions de manière opulente ces jours importants. Décorations chatoyantes, nourriture raffinée venant de chez le traiteur, scintillement, gourmandise…

Une table ronde dressée exceptionnellement au milieu du salon, nous discutions tout en regardant les bêtisiers à la télé qui à l’époque me faisaient hurler de rire. Cette euphorie ajoutée aux cadeaux qui m’attendraient sous le sapin, paré de ses plus beaux atours, excitaient mon corps de fillette. J’avais hâte, je n’en pouvais plus de patienter. Je savais que je dormirais bien mais que je serais réveillée tôt malgré l’heure tardive du coucher.

 

Cette année-là, alors que nous nous apprêtions à monter au lit, traversant le salon pour rejoindre l’escalier menant aux chambres, je devais passer par le couloir qui conduisait vers la porte d’entrée de la maison. Le rideau, tiré pour empêcher la lumière de l’aube de pénétrer, se souleva dans une bourrasque de vent. Je poussai un cri. Un homme cagoulé m’apparut. « Un cambrioleur », pensais-je persuadée de cette idée. Ma mère me rejoignit alertée par mon hurlement de terreur. L’homme retira son passe-montagne. Mon père ! chargé de paquets multicolores.

Sur le coup, je ne compris rien à la situation. Puis je réalisai que le père Noël n’existait pas, que les parents jouaient ce rôle. Ceci ne m’étonna guère, ayant déjà supputé ce genre d’hypothèses. J’avais dix ans, et certains gestes, certaines paroles avaient dû m’en informée sans que j’y prête attention.

Le Père Noël n’étant qu’un conte, les cadeaux se trouvaient déjà sur place, apportés par mon père, mais cela ne m’avança guère : je devais attendre le lendemain pour les ouvrir et découvrir si le baigneur tant espéré trônait parmi eux.

Toutefois, la violence avec laquelle ce fait fut confirmé me troubla a posteriori, car il me privait du monde imaginaire dans lequel j’avais besoin de me lover et que j’avais su conserver si longtemps.

 

Ce soir-là, ce n’est pas un cambrioleur qui s’est introduit dans ma demeure, mais l’adulte qui a dérobé mes rêves d’enfant.

Par SAM - Publié dans : Textes courts
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