Epistolaires

Je voudrais revenir sur ce qui s'est passé ces quinze derniers jours et ce que j'en comprends à la lueur de mon calme retrouvé.

Vous savez à quel point j'aime à montrer la multiplicité de ma personnalité, et plus particulièrement son caractère duel sur lequel il me faut encore m'arrêter. Il y a moi avec les médicaments et il y a l'autre sans médicaments.

J'ai eu l'occasion de vous présenter cette dernière lors des deux séances précédentes, et j'ai senti qu'elle ne vous était pas apparue fort sympathique. Je sais, vos patients n'ont pas à être sympathiques ou antipathiques, mais c'est ce que j'ai ressenti. Vous ne pouvez pas m'empêcher de ressentir ce que je ressens. Ni vous, ni personne. D'ailleurs, vous n'êtes pas la première à susciter ce sentiment.


Déjà, petite, avec mes parents, je ne prenais pas encore de médicaments, je sentais que j'étais de trop. Je n'étais pas celle qu'ils attendaient. Déjà je décevais les gens. Comment pouvais-je m'envisager de façon positive quand les regards qu'on posait sur moi n'étaient pas bienveillants ? C'est ainsi sans doute que j'ai commencé à me détester et que cette vision de moi-même n'a guère évolué. Oui, je sais, je ne suis plus une enfant, je suis une adulte, c'est en moi que je dois puiser ce que véritablement je m'inspire. Mais ce lieu est dominé par une flore immonde, par une faune monstrueuse. Cette perception que j'ai de moi-même est comme une pellicule visqueuse persistante de laquelle, comme un serpent, il faudrait que je mue. Mais elle colle si parfaitement à mon corps que je ne peux m'en extraire. Il faudrait que je débroussaille ces terres enherbées, que je décontamine ces champs infestés, mais le combat est parfois trop ardu.


Quand je suis celle qui prend son demi comprimé, je suis bien. Vous avez raison, ce n'est plus ni le même dosage, ni les mêmes substances qu'autrefois. Ainsi, je peux me concevoir belle, intelligente, généreuse, nuancée. Un être normal en soit.

Quand je suis cette autre, brute, un diamant non taillé, l'écorchée vive, je rechute, je recule au point de départ, comme si je n'avais parcouru aucun chemin, comme si je n'avais surpassé aucun obstacle et rien retenu de mes réussites acquises. Tout est là. Toujours. L'angoisse, la spasmophilie, la haine, le passé. Et toujours ces regards sur moi qui me font comprendre qu'on ne m'aime pas. Du moins, pas telle que je suis à ce moment-là. Je dérange. Je suis l'inconnue.

Tout est à l'intérieur : les cicatrices, les souffrances, les blessures, comme d'habitude, mais là, elles suintent, elles transpirent de moi. Poisseux. Ça ne porte pas de nom. Ce n'est pas de la matière visible, juste une impression. Mais ça existe. Ça vit à travers les pores de ma peau. Et ça se devine. Ces regards qui me font paraître étrange. Etrange pour le monde, donc étrange pour moi-même. Pas la couleur noire de ma peau qui pourrait me faire hurler : « Racisme ! ». Pas de jambe en moins pour réclamer une place assise. Non, rien que moi. Moi en trop.

Comment je peux m'aimer comme ça, sans médicaments. Aimer cette autre qui fait partie de moi, que je le veuille ou non. Que les gens le veuillent ou non.


Pourquoi est-il si important que j'arrête ce demi comprimé ? Parce que je sais qu'il est là, qu'il n'est pas naturel, même s'il m'aide beaucoup. A être sociable. A être normale. Pas comme cette folle avec ses mélodrames !

C'est peut-être cela qui me gêne justement, de me sentir policée, bâillonnée par la chimie. On me cloue le bec avec un comprimé. Je n'ai pas le droit de venir chambouler la vie rangée des gens avec mes angoisses, mes affolements. Alors, ça m'arrange de prendre ce médicament et de n'emmerder personne. Parce que la honte, la culpabilité, j'ai déjà porté. Et parce que c'est plaisant de ne pas avoir à lutter. Vivre tranquillement.

Mais j'ai voulu vérifier ; et c'était mon droit le plus légitime. J'ai le droit aussi de rechuter. J'ai le droit aussi de criser. Sauf que ces rôles-là reviennent à l'autre, à celle sans médicaments.

Pourquoi, après ces années, ces trouvailles, ces compréhensions, ces acceptations, les regards sur moi sont-ils toujours les mêmes ? Intact mon ressenti ! N'ai-je vraiment rien appris pendant tout ce temps ? Ou alors, sont-ce ces gens qui n'ont rien appris, pas évolués ?

Et même ici, quand vous me parler de clivage, n'est-ce pas ce qui se passe : on me clive ? On me reproche ce que tout le monde fait : cliver.


Laissez-moi faire mes rechutes, n'attendez pas de moi que j'aille mieux tout le temps, même si vous dites ne rien attendre de moi. Je comprends, ce doit être difficile de se dire : « Elle en est encore là ! »

Laissez-moi vous dire ce que je ressens et que je n'ai jamais dit à aucun de vos collègues. Collègues que j'ai bien vite cessé de voir quand j'ai compris que je les indisposais d'aller toujours mal. Je m'efforçai alors d'aller bien. Je ne mentais pas, non. Je dissimulais. Personne n'a rien vu. Ils avaient l'air contents de moi. Contents d'eux surtout. Je ne veux plus duper qui que ce soit. Pas vous. Pas encore. J'irai bien quand je serai bien. Et mal, si ça me chante. Parce que je sais que je ne suis pas allée au bout. Parce que je n'en ai pas terminé avec la boue.

Par SAM - Publié dans : Epistolaires
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