De cet été, je me souviendrai toujours. Eté des premiers grands émois.

 

Nous étions en juillet 1992. J’étais une adolescente mal dans sa peau, avec ses kilos en trop et son manque de confiance.

C’étaient les vacances. Je venais de terminer mon année de première littéraire au lycée, et dès la rentrée, je préparerais mon baccalauréat.

J’avais renoué avec une de mes cousines qui habitait dans le même village que moi. Nous ne fréquentions pas le même établissement et nos parents ne se côtoyaient guère.

Mais elle connaissait un garçon pour qui, quelques mois plus tôt, j’avais eu le coup de foudre lors d’une soirée…

 

Un jour, je l’appelai, non sans appréhension, pour savoir ce qu’elle faisait de son temps libre. C’était un peu osé, mais l’envie de connaître ce garçon m’aidait à lutter contre mes hésitations.

Elle m’invita spontanément chez elle. Je pris mon guidon à deux mains et pédalai jusqu’à sa maison.

 

Pour ne pas éveiller ses soupçons, je ne parlai pas du garçon qui m’intéressait et qui s’avérait être un de ses amis.

J’appréciai la compagnie de Stéphanie, nous pouvions aborder toutes sortes de sujets, sans jugements. Nous étions sur la même longueur d’ondes. Je n’avais donc aucun remords d’avoir fait le premier pas. J’en étais au contraire ravie.

 

Un après-midi, elle me conduisit au travail de son père. Il dirigeait une décharge d’automobiles. Antoine se trouvait là, avec François, l’ex compagnon de ma cousine dont elle était encore amoureuse. Elle m’en fit la révélation un peu plus tard. Ce qui lui permit sans doute de me comprendre lorsque je lui avouai mon attirance pour Antoine.

Je fus chaleureusement accueillie dans leur groupe, j’en constituais le quatrième membre. Je n’en étais pas peu fière. Je n’avais jamais appartenue à aucune bande auparavant, j’étais solitaire et ne partageais mes jeux qu’avec mes chats.

Très vite, les deux garçons me surnommèrent : «  La grande » -  plutôt avantageux au vu de ma taille ! Nous étions inséparables. Nous passions nos après-midi ensemble à donner un coup de main à mon oncle, les doigts dans le cambouis, dévissant des boulons. Cela me changeait de ma chambre impeccablement tenue. Je prenais du plaisir à tripatouiller dans la graisse. Et mon côté « garçon manqué » n’était pas loin, car enfant, je grimpais souvent aux arbres.

 

Mes sentiments à l’égard d’Antoine croissaient en intensité. Souvent il me taquinait, mais cela ne dérivait jamais vers un chemin de séduction.

Toutes ces journées à l’observer me confortèrent dans l’idée qu’il était un garçon digne de moi. Pourtant, je n’avais aucune chance, comparée à ces filles qu’il draguait chaque week-end, jamais la même. Il était un « tombeur » invétéré, pleinement conscient de son charme et qui ne cessait d’en user. Sauf avec moi.

Ses conquêtes étaient loin d’être toutes sublimes. Il acceptait qui voulait bien s’offrir, tel un Don Juan.

Qu’avais-je donc de moins qu’elles ? Avec ma fâcheuse habitude à me dévaloriser, j’étais forcément moins belle, moins désirable, moins intéressante que toutes les autres. Moins, moins, moins…..

Je m’appliquais à ce qu’il ne décèle pas mes ardeurs. Je jouais à un jeu dangereux, car je risquais de le perdre. Mais c’était ça ou ne plus le revoir. Bâillonner mon désir, camoufler mes rougeurs, retenir mes élans de naïves sympathies. J’étais bien en sa présence, mais je ne voulais pas être à ses yeux comme ces filles faciles. Je n’étais pas elles.

Paradoxalement, je les enviais. Elles étaient moins nigaudes que moi, elles couchaient, elles.

 

Un soir, nous devions sortir en discothèque, occasion inespérée de montrer ce dont j’étais capable. Tentative subtile qui ne serait pas de l’ordre de l’action, mais du paraître. Je ne négligeai rien. De la tête aux pieds, j’étais impeccable, féminine, élégante. J’avais mis mon jean noir qui affinait mes formes superflues, mon tee-shirt rouge moulant discrètement mes seins juvéniles, et j’avais effectué une coiffure qui amincissait mon visage : un chignon choucroute dont les mèches étaient laquées et éclatées. Et pour peaufiner l’ensemble, un trait de crayon khôl soulignant soigneusement le vert de mes yeux. Je me sentais belle, sûre de moi. Cela changeait de la fille de la campagne portant des shorts peu attrayants !

 

Quand il me vit ainsi parée, je lus l’étonnement qui un instant traversa par surprise ses prunelles noisette. Il ne put retenir un sifflement d’admiration. Je me sentis flattée et laissai mes joues se farder naturellement.

Toute la soirée j’ai dansé, remuant mon corps, tout complexe s’évaporant au rythme de la musique.

Antoine a partagé mon contentement, essayant d’imiter mes pas, mais il avait déserté la piste juste avant les slows. Il devait être dans les toilettes avec une de ces midinettes.

J’étais seule, déçue de tous ces efforts qui s’étaient avérés vains.

Que fallait-il que je fasse pour qu’il me considère comme une jeune fille qu’il aurait pu ajouter à son palmarès ? J’étais désespérée.

 

Ma cousine, que j’avais mise au courant, et de mes sentiments pour son ami, et de mes déceptions, me raconta son histoire. Une histoire contre laquelle je ne pourrais rien quoi que je fasse. Antoine avait eu une petite copine, vierge, de laquelle il avait été éperdument amoureux. Elle lui avait fait don de sa virginité, mais ne s’était pas gênée à le tromper par la suite. Il n’avait pas supporté la trahison et avait voulu mettre fin à ses jours. Depuis, il passait de bras en bras, de cuisses en cuisses, laissant maître le corps, inexistant le cœur.

 

Je n’avais donc aucune chance, j’étais vierge.

 

Deux possibilités s’offraient à moi : me faire déflorer par le premier venu pour correspondre au profil, ou mettre tout en œuvre pour effleurer ce cœur meurtri.

Inutile de me mentir à moi-même et de prétendre que du jour au lendemain je pourrais devenir une garce.

Je choisis la seconde solution.

 

Mon but consistait à prouver à Antoine que retomber amoureux, et notamment de moi, ne signifiait pas forcément revivre un échec. Les filles n’étaient pas toutes identiques, même si une majorité d’entre elles n’avait aucun scrupule à coucher dès le premier soir. Une minorité, heureusement, dont je faisais partie, mettait un point d’honneur à vivre leur première expérience par amour, et non par amusement, curiosité ou simple imitation.

 

Je m’appliquais à arborer des attitudes qui ne m’appartenaient pas : nonchalance, désinvolture, alors qu’une multitude de sensations s’emparait de moi : frustration, colère, désir de reconnaissance, abandon…sensations qu’il me fallait contrôler afin de ne pas effaroucher celui qui comptait déjà plus que tout à mes yeux et de qui j’acceptais ce que je n’aurais supporté de nul autre. C’était un déchirement que de le voir embrasser des bouches qui n’étaient pas mes lèvres, enlacer des troncs qui n’étaient pas mon corps, posséder des sexes qui n’étaient pas mon intimité. Parfois je n’en pouvais plus. Je fuyais en me promettant de ne plus m’imposer ces scènes. Je revenais toujours. Convaincue. Optimiste. Aimante.

 

Je ne savais pas que l’amour c’était aussi cette possibilité de pardonner, d’adorer au-delà du physique, de ressentir une infinie compassion face aux erreurs, de se tendre comme une branche contre laquelle l’autre peut enfin prendre racines.

Une force grandiose poussait en moi de par cet apprentissage auquel je devais me plier. La patience faisait également partie du programme, et ce fut sans doute le passage le plus délicat. Cela n’aurait pas dû me troubler outre mesure, moi qui réfléchissais plus que je n’agissais. Malgré tout, je voyais la rentrée scolaire se rapprocher, et le dénouement trépigner.

 

Tout s’accéléra quinze jours avant la reprise du lycée. Une amie de ma cousine célébrait son anniversaire où nous étions tous conviés. Je me disais que l’heure de la dernière chance avait retenti.

Je me préparai comme les princesses à leur entrée dans le monde à la recherche d’un prétendant. En ce qui me concernait, le prétendant était tout trouvé. Il ne me restait plus qu’à le débrider. Cette pensée me parut absolument saugrenue aux souvenirs de ces sérénades affreuses au cours desquelles Antoine ne manquait nullement d’audace.

Comment pouvais-je, moi, une adolescente si peu confiante, lui faire peur à ce point ? Il aurait pu sauter sur l’occasion, jouer avec moi et me laisser rassembler, seule, mes débris de remords et de honte. Il ne l’avait pas fait.

 

Avec Stéphanie, nous arrivâmes chez Géraldine vers 17 heures. Nous avions proposé de l’aider à installer la table pour le dîner et décorer le garage où aurait lieu le repas.

Pendant ce temps, Antoine et François s’occupaient de mettre en place leurs platines dans la salle des fêtes du village. Ils s’étaient constitués un ensemble de matériel suffisant afin d’animer des soirées et ramasser un peu d’argent de poche.

Nous nous y rendrions après le dessert, rejoints par une trentaine d’autres personnes.

 

Les invités commencèrent à affluer. Je saluai des gens que je ne connaissais pas, mais l’humeur était euphorique, l’atmosphère détendue. Antoine et François arrivèrent à leur tour. Ne les ayant pas encore vus, Stéphanie et moi les embrassâmes. Ces moments d’échanges que nous imposait la politesse étaient toujours impatiemment attendus, mais bien vite redoutés par la frustration qu’ils occasionnaient. Je ne sais pas ce qu’il en était pour ma cousine, en ce qui me concerne, cela me permettait de caresser, de ma joue, sa peau, de me noyer dans son eau de toilette. Uniques secondes de rapprochement durant lesquelles je suspendais le temps, mon imagination m’entraînant vers des terrains en friche où tout était à construire. Frémissements que je devais aussitôt calmer, élans de mon corps qui ne demandait qu’à s’abattre contre sa poitrine virile… Il s’écartait de moi. Tout était terminé.

Que m’aurait coûté la faiblesse d’éterniser mes « baisers » ? De me ridiculiser. Le ridicule ne tue pas, je m’en serais remise ! Néanmoins, un pressentiment se cachait en mon coeur, qui d’un grognement se faisait connaître, insuffisamment pour le nommer.

 

Antoine appréciait apparemment la manière dont je m’étais vêtue, différemment de la dernière fois, pour ne pas le lasser. Alors, pourquoi avait-il l’air sur ses gardes ? Pourquoi ne laissait-il pas ses sentiments se déverser enfin ?

J’étais en colère qu’il ne me laisse pas ma chance, impuissante devant son éternel charme qui stoppait nettes toutes liaisons sérieuses. Anéantie.

Je ne savais plus quoi faire. Y avait-il encore quelque chose à oser ?

 

Stéphanie me proposa une bonne rasade de whisky. Elle avait l’air aussi déconfit que moi. De son côté elle essayait de reconquérir François, mais celui-ci était attiré par la nouveauté.

Ces deux-là nous faisaient penser à des hommes préhistoriques partant à la chasse. Les femmes n’étaient-elles pour eux que des proies à attraper, soumettre et relâcher en les remerciant du plaisir partagé ? Plaisir qu’on nous refusait.

Aurais-je été plus heureuse à la place de ma cousine ? Elle au moins avait de beaux souvenirs à se mettre sous l’oreiller. Moi, je n’avais rien. Etait-il plus facile d’oublier les actions que le néant ? Il me paraissait évident que mon cas était pire que le sien. Elle n’avait plus besoin d’imaginer ce qui serait car il avait été. Moi je restais avec mes illusions qui étaient forcément formidables, mais avortées. Peut-être aussi étaient-elles formidables parce que avortées. Je ne pouvais pas le savoir puisque rien ne s’était produit.

 

Au bout du troisième verre, la tête commençait à me tourner, j’étais guillerette et soudain, toutes mes élucubrations s’échappèrent dans les vapeurs d’alcool.

J’étais décidée à profiter de la soirée avec ou sans Antoine. Je me tournai vers Stéphanie, levai mon verre avec un sourire éloquent aux lèvres. Elle me comprit, leva le sien également,  et dans un « tchin » clinquant, nous trinquâmes à notre liberté retrouvée. Ce geste n’avait pas dû passer inaperçu aux yeux de nos compagnons, mais nous nous en fichions royalement, embrumées dans les éthers d’un monde facile.

 

Après le gâteau d’anniversaire, et un dernier verre de champagne, nous nous rendîmes à la salle des fêtes. Tout valsait autour de moi, j’avais l’impression de marcher dans du coton. Stéphanie et moi nous tenions bras dessus, bras dessous, dans des éclats de rires déployés.

L’air frais nous avait dégrisées, nous nous sentions plus solides sur nos jambes. Nous étions en état de danser sans nous écrouler sur la piste. La musique associée aux effets de l’alcool, je bougeais comme jamais auparavant. Cela dût attirer l’attention d’un garçon qui vînt à ma rencontre. Il voulait danser avec moi, mais je préférais rester seule. Pour les slows, il ne perdit pas une minute et m’invita. J’acceptai pour m’en débarrasser, il avait été tellement pressant ! Par défi aussi, j’avais promis de profiter de la soirée.

Par-dessus l’épaule de mon cavalier, je jetai des coups d’œil vers Antoine. Il semblait nerveux, agacé. Dès qu’il regardait le couple que je formais avec mon danseur, je plaquais mon front contre le jeune homme. Pour que le plan que je venais de mettre en place malgré moi fonctionne, il ne fallait pas qu’il s’aperçoive de ma ruse. Il n’y avait qu’une chose que je n’avais pas tentée, la jalousie. D’une pierre deux coups : et je m’amusais, et je mettais mon projet en œuvre.

A me coller ainsi contre le jeune homme chaque fois que je me dérobais à la vue d’Antoine, lui suggéra sans doute qu’il pouvait aller plus loin avec moi. Il pivota son visage vers moi, frôlant ma joue, rapprochant sa bouche de la mienne. Promptement je l’empêchai de m’embrasser. Je n’étais pas prête à cette éventualité, hésitante à savoir jusqu’où j’irais dans mon entreprise.

Je ne voulais blesser personne. Seulement obtenir d’Antoine qu’il m’avoue ses sentiments, car je n’avais aucun doute quant à leur existence. Il avait toujours été aimable, protecteur à mon égard. Et je ne le laissais pas indifférent vu la manière enflammée avec laquelle il me toisait parfois. Il appréciait ma compagnie, aimait plaisanter avec moi. Souvent je n’étais pas sûre de moi, mais de tout cela, j’étais convaincue. Assez de temps s’était écoulé en sa compagnie pour en être assurée.

 

Décidée à le rendre jaloux, j’étais déterminée à aller jusqu’au bout. Peut-être cela agirait-il comme un électrochoc et l’obligerait à assumer ce qu’il ressentait. Il n’avait pas le choix. Soit il surpassait sa peur, soit il me perdait. Il devait se retrouver sur un chemin duquel il ne pourrait plus s’enfuir.

 

Pendant que mes réflexions s’organisaient, mon partenaire continuait à lancer des assauts contre ma bouche. Je me tenais étroitement liée contre lui pour qu’il dispose de peu de possibilités de mouvement. Lorsque la clarté se fit dans mon esprit quant à ce qu’il me restait à accomplir, j’attendis patiemment qu’il tente à nouveau de m’embrasser. Il s’écarta légèrement de moi, tourna la tête et atteignit enfin l’objet de ses convoitises. Ses lèvres étaient douces, incitant les miennes à s’ouvrir pour un baiser profond. C’était agréable, mais je n’oubliai pas le but de mon action. J’ouvris les paupières pour voir si Antoine observait la scène et surtout quelle était sa réaction. Je plongeai dans un regard qui me pétrifia immédiatement. Ce que j’y lus ce jour-là me fit comprendre ce que je pressentais, mais c’était trop tard. Je l’avais déçue, et rien ne pourrait réparer ma frivolité.

 

Mon plus beau souvenir d’été restera aussi le plus amer.

Par SAM - Publié dans : Nouvelles
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