Voilà comment se terminaient presque toujours mes conversations téléphoniques avec ma meilleure amie. Chaque fois que j’essayais de la persuader qu’un séjour chez moi lui ferait le plus grand bien, elle se dérobait
Cela dura environ onze ans, depuis notre rencontre à la Faculté où nous assistions au même cours. Nous nous choisîmes, naturellement. Petit à petit, nous parlâmes de nos existences, peu excitantes, composées exclusivement de livres et de révisions. De nos désirs aussi, qui ne se concrétisèrent pas.
Malgré tout, nos conditions actuelles nous conviennent parfaitement.
Cela m’excédait de la harceler avec mes invitations. Je pris la résolution de m’abstenir. Dès qu’elle serait prête, elle viendrait. L’ombre d’un doute assombrit alors la sincérité de ses sentiments à mon égard. Mais quand je me souvins de ce qui nous unissait, mes appréhensions s’envolèrent…
J’habite aujourd’hui dans ma région natale, l’endroit que je détestais par-dessus tout à l’adolescence. L’éloignement de ma terre d’origine m’avait rapprochée inéluctablement d’elle. Les années passant, alors que je me battais contre le temps, contre des immeubles grisâtres et un air vicié, je pris conscience de la chance que j’avais eue de grandir à la campagne, où les divertissements se font rares, mais où l’on peut profiter de la vie. La forêt me manqua, le pépiement des moineaux et les odeurs… De véritables effluves qui me faisaient dilater les narines pour humer les moindres molécules odoriférantes : les feuilles d’automne tapissant le sol humide, le gazon fraîchement coupé, la paille séchant dans la grange…
Jusqu’au jour où je reçus un appel de Karine :
— Bonsoir, j’ai quelques jours de repos, est-ce que tu peux me recevoir chez toi ?
Il me fallut plusieurs secondes pour réaliser.
— Bien sûr, acquiesçai-je à bout de mots.
J’avais tellement imaginé cette scène ! J’étais heureuse, mais ne savais comment lui dire. Je craignais qu’un imprévu vienne saboter notre projet. Je préférais attendre qu’elle soit en ma demeure pour laisser éclater ma joie.
Contrairement à moi, prévoir un départ n’inquiète pas Karine.
En allant vivre à la capitale, il lui fallut prendre l’habitude de jongler entre le métro, son boulot, son mari et ses enfants. Elle acquît donc une attitude nonchalante, prenant les événements au jour le jour, s’adaptant à la moindre modification de programme, ne s’encombrant pas de futilités.
Elle se consacre essentiellement à son travail, à sa famille, et il lui reste une petite place pour moi. En dépit de son agenda rempli, elle a toujours une minute à m’accorder, toujours à mon écoute dans les moments difficiles, comprenant mes choix, même les plus ambivalents.
La personnalité de Karine, opposée à la mienne, me permet de rétablir la balance de mes pensées, qui, sans elle, virerait à l’extrême. Nous nous complétons parfaitement, apportant à l’autre ce qui lui manque.
Et cette expérience dans mon cher Berry nous le prouva encore une fois…
Karine déteste tout ce qui est croyances, religions, superstitions. Elle ne croit qu’en elle et aux gens sur qui elle a misé, parce qu’elle est convaincue de leur bonne foi. C’est une pure cartésienne, et fière de l’être. Elle a besoin de démonstrations inébranlables, pour se rassurer, peut-être, d’une certaine manière. Je respecte son opinion, tout comme elle supporte mon caractère fantasque.
J’ai toujours été attirée par les histoires de feu-follets, de magie ; par la spiritualité en général. Mes racines n’y sont sûrement pas étrangères. J’ai suivi George Sand dans ses pérégrinations berrichonnes, elle qui sut si talentueusement décrire les mystères de ma région. Si toutes ces légendes peuvent étonner, inquiéter, captiver ou faire fuir les touristes, elles constituent ma culture, patrimoine dont je revendique l’appartenance.
Sur le quai de la gare, je serre très fort Karine dans mes bras, pour m’assurer qu’elle est bien là, en chair et en os. Non, je ne rêve pas !
Durant le trajet en voiture jusqu’à la maison, nous échangeons les dernières nouvelles. En conduisant, je jette des coups d’œil furtifs vers mon amie : « Qu’elle est belle ! ».
Elle ne restera que trois jours, néanmoins cela suffira à lui présenter mon espace, ce lieu qui a déteint sur moi plus que je ne veux l’admettre. J’adore mon Pays, et enfin je vais pouvoir le partager avec l’une des personnes les plus importantes de ma vie.
Après le déjeuner, Karine propose de faire une promenade dans les bois, s’imprégner immédiatement de cette atmosphère qu’elle a si longtemps tenu éloignée d’elle. Je l’observe. Une petite fille qui découvre la Nature ! Elle lève la tête pour s’éblouir des rayons du soleil qui filtrent entre les branches, capter les senteurs qui parviennent jusqu’à elle, s’en entêter, se bercer du froissement des feuilles qui crissent sous nos pas. C’est un véritable plaisir de la voir jouir ainsi de ces merveilles champêtres.
Au dîner, une faim de loup torture nos estomacs. Les deux heures de marche nous ont creusé l’appétit. Je lui ai concocté un menu essentiellement constitué de produits du terroir : pâté maison, potage, salade, Pouligny Saint Pierre, tarte aux pommes et cerises à l’eau de vie.
La soirée se déroule, sereine. Blotties dans des fauteuils, caressant nos tasses emplies d’une tisane chaude, nous nous souvenons de nos années à l’université…
Lorsque je vais à Paris, nous ne prenons pas assez le temps de discuter, happées par la frénésie ambiante des restaurants, des bars…
Là, nous nous posons, l’une face à l’autre. Ma main se dirige vers la sienne, naturellement, en un remerciement. Sa visite de mon antre est le plus beau cadeau qu’elle puisse me faire.
Nous montons nous coucher de bonne heure, éreintées. J’ai hâte de montrer à Karine la forêt sous les couleurs de l’aurore, quand les feuilles prennent une teinte rosée.
Au réveil, mon amie me confie qu’elle n’a pas aussi bien dormi depuis de longues années. Elle se sent revigorée, ressourcée.
Nous nous promenons dans les lumières du soleil levant, lorsque cette coquine me défie de la rattraper. Elle se met à courir. Je pars aussitôt à sa poursuite. Notre enfantillage est rapidement interrompu par le hurlement de Karine, dont l’écho résonne à travers le bois. Je m’arrête à côté d’elle pour la soutenir, elle n’arrive plus à poser le pied à terre. Je regarde l’état de sa cheville. Elle commence à enfler.
— Tu t’es fait une belle entorse ma grande.
— Oh non… ça m’apprendra à vouloir jouer les gamines ! J’espère qu’il y a des médecins dans ton patelin ?
— Mieux que ça. On a nos sorcières !
J’appréhende déjà sa réaction qui sera inévitablement négative.
— Pas question ! Tes bonnes femmes et leurs sortilèges, non merci.
— Si je n’étais pas convaincue de leur efficacité, je ne te le proposerais pas.
— Je ne mets pas ta parole en cause. Juste que je ne crois pas en ces balivernes.
— Et si je te disais que tu n’as pas le choix ?
— Pas grave. J’ai mon assurance. Je peux me faire rapatrier directement pour la capitale.
— Tu ne vas pas me faire ça ! Tu viens seulement d’arriver. Ce n’est quand même pas la mort de se faire soigner par une guérisseuse !
— Facile pour toi, tu ne connais que ça depuis ton enfance. Je suis sûre que ce sont des attrape-nigauds.
— Si tu n’essayes pas par toi-même, tu ne sauras jamais. Vraiment, tu me déçois.
— D’accord ! Je vais aller la voir ta vieille. Je te préviens, si ça se passe mal, cette histoire risque de te revenir souvent aux oreilles.
— Je suis tranquille. On va voir qui bientôt va m’aduler…
Rentrées à la maison, j’installe confortablement mon amie le pied sur un coussin et téléphone sans tarder à Marinette.
Tout le monde s’empresse de « consulter » Marinette. Elle soigne bon nombre de bobos : entorses, foulures, eczéma, dartres, zona, muguet, poussées des dents de lait, brûlures, morsures de serpents ou piqûres d’insectes…
Elle arrive très vite.
Je ne me lasse pas d’assister à ses rituels :
Instantanément le silence se répand. La guérisseuse enduit, d’une crème achetée en pharmacie, la cheville dénudée. De sa main gauche, elle maintient fermement la jambe pendant que de sa main droite, experte, elle effectue plusieurs signes de croix, de son pouce sur la peau. Elle ne tremble pas, certaine des gestes à accomplir. En même temps, ses lèvres remuent, récitent des prières, inaudibles chuchotements. Elle masse tout en continuant à murmurer. Pour finir, elle dessine de nouveau trois signes de croix sur le membre endolori avec son pouce.
Marinette conseille à Karine de la revoir les deux jours suivants. Ce qui, à ma plus grande satisfaction, oblige mon amie à repousser son départ.
— Combien je vous dois ? demande la blessée.
— Nous verrons cela plus tard, lui répond Marinette.
Mon amie désire savoir tout ce qui concerne les « sorcières ». Je la mets au courant de tout ce que j’ai expérimenté à ce propos : que des hommes aussi pratiquent ce cérémonial, mais qu’on les appelle des guérisseurs et non des sorciers ; et que les dons, à moins d’être rachetés, peuvent finir ensevelis dans la tombe avec leur détenteurs.
Même si j’ai baigné dans ces éléments, il m’est difficile d’expliquer ce pouvoir - que l’on pourrait facilement qualifier de « magique » puisqu’il ne semble reposer sur rien de concret -, qu’il habite celui qui le reçoit tel un fluide sans lequel aucun résultat ne saurait possible.
De fil en aiguille, je lui narre mes rencontres avec ces êtres exceptionnels, dont cette autre guérisseuse, tellement réputée qu’elle fut obligée de se déclarer à la Sécurité Sociale pour cotiser. Ma mère l’avait consultée pour des douleurs au ventre, et je l’avais accompagnée.
Cette femme ne prononça que peu de paroles. Elle se contenta d’apposer sa main droite sur l’épaule gauche de ma mère, puis ferma les yeux pour se concentrer. Je ne sais pas ce qu’elle visualisa à ce moment-là, mais elle avait apparemment la capacité de percevoir l’intérieur du corps des malades, comme si sa main était une caméra qui, sans aucune intrusion, détectait l’origine du problème.
Elle décela chez ma mère un caillot dans la vésicule biliaire que sa main, passée plusieurs fois du ventre à l’entrejambes, pareil à un aimant, avait guidé vers la sortie. Ma mère avait d’ailleurs nettement senti quelque chose se déplacer en elle.
En ce qui me concerne, la main prodigieuse de cette « sorcière » révéla une carence en magnésium, cause de ma nervosité et de mes troubles du sommeil.
Je précise à mon amie, que bien entendu, ces « guérisseurs » ne peuvent guérir tous les maux de la Terre, notamment les maladies graves telles le cancer. Mais ils peuvent permettre aux personnes de mourir dans la dignité, en leur évitant de souffrir, ce dont eut la chance de bénéficier mon grand-oncle.
Je brûle de connaître à mon tour les raisons de cet intérêt subit de la part de mon amie pour un domaine qui la laissait jusque là indifférente. Karine m’avoue que les tiraillements de la cheville, dès la fin du rite, se sont miraculeusement dissipés. A cette révélation, je ne peux contenir le rictus qui se forme au coin de mes lèvres, mais je me tais.
Le lendemain, Karine insiste pour se rendre chez Marinette. Sans doute veut-elle jauger par elle-même cette femme qui l’a soignée si mystérieusement…
Karine me donne ses impressions le soir même :
— C’est une femme normale, accueillante, simple. Pas de décoctions au goût bizarre. Pas non plus de balai à franges ou de chat noir qui rôde.
— Tu ne t’attendais tout de même pas à ça ? m’écrié-je, afin de me rassurer sur les conceptions qu’elle s’en faisait.
— Je rigole. Il n’empêche que ça m’intrigue.
Je lui apprends que Marinette aide également, en « travaillant » à partir de simples clichés. Là encore, elle procède avec précision : elle se lève tôt le matin, touche longuement la photographie, récite ses prières et forme des signes de croix de son index droit. Cela fonctionne malgré l’éloignement géographique, mais lui cause une énorme fatigue, la vidant des forces qu’elle transmet à son « patient ».
Karine réclame soudain des précisions quant au rachat possible des dons, ce qui me sidère complètement. Autant il est aisé de demander le prix d’un pull, autant ce sujet est tabou. Personne, sauf l’acheteur, n’en connaît le montant.
Mon amie se montre stupéfaite du silence qui plane autour de cette question. Est-ce à cause de l’argent ou de l’idée de la mort que cela suggère ?
Marinette pratique le même rituel le troisième jour. Sans attelle, sans potion, la cheville de Karine se rétablit.
J’assiste à la métamorphose de mon amie. Elle, déjà si jolie, s’est épanouie prodigieusement. Je connais les bienfaits de l’air de ma campagne, cependant, cela ne me parait pas être la seule raison d’un tel changement. Karine a conversé longuement avec son mari au sujet de sa récente expérience du surnaturel. Son époux est, comme elle, sceptique à toute forme de croyance. Elle s’obstine à le faire adhérer à son point de vue. Telle que je la connais, elle ne s’avouera pas vaincue de sitôt.
Avant cette ultime séance, Karine me semble soucieuse. Alors je la laisse tranquille quoique j’aurais aimé pouvoir profiter de notre fin de séjour.
Après qu’elle ait remis une somme d’argent à Marinette en guise de gratitude pour son service, elle me cloue net sur ma chaise en interrogeant, elle, la pure cartésienne, d’une voix claire :
— Combien cela coûte pour vous acheter vos dons ?