V - L'arrêt de bus.
Nous continuons la route, côte à côte. Nous arrivons dans un village. Il ralentit. Au feu, nous sommes bloqués derrière un bus. Le 69. Deux femmes en descendent.
Lorsque la plus grande se penche sur la seconde, un cri d’effroi lui échappe. La petite semble avoir perdu conscience. Mon sauveur qui a également assisté à la scène ne perd pas une minute et se range sur le bas côté. Il sort de sa voiture et vient prêter main forte à la femme pour soutenir la malade. Il lui tend son portable afin qu’elle appelle le SAMU. Mais elle ne sait pas comment on se sert de cet appareil. Le chauffeur du bus qui n’avait pas encore redémarré est là et compose déjà le numéro. Je suis aux premières loges et ne loupe rien du spectacle. J’espère que la femme n’a rien de grave car mon repas se fait de plus en plus attendre.

Mon compagnon allonge la petite à terre. Il laisse la place à un homme qui semble avoir fait du secourisme. Il en profite donc pour s’avancer timidement vers la plus grande pour lui demander si elle va bien. Il ne faudrait pas qu’elle s’évanouisse aussi. Je ne compte pas rester ici toute la soirée. Mon conducteur en profite pour se présenter. De ma fenêtre laisser entrouverte, j’entends qu’il s’appelle Gérard. Je n’ai pas retenu son nom. La femme, Gisèle. Regarder, écouter me passe le temps. Me fait oublier les gargouillis impétueux de mon ventre. Gisèle est inquiète pour sa cousine Claudine. Mais elle se lamente car avec tout ça, elle va rater « questions pour un champion ». Et moi, ma pâtée…

Enfin les sirènes retentissent et l’ambulance se gare, le gyrophare pimpant, pimpon. La faim me fait perdre mes vibrisses. Me voilà à faire le fanfaron avec les sons. Je préfèrerais jongler avec des croquettes ! Les urgentistes s’occupent de Claudine. Elle semble avoir retrouvé ses esprits. Elle esquisse même un léger sourire sur ses lèvres blanchâtres. Ce qui rassure Gisèle. Mais que fait Gérard ? Pourquoi s’attarde-t-il ? Je le vois se dandiner d’un pied sur l’autre, les mains dans les poches. On dirait un gamin tout intimidé, comme quand Anthony avait une requête à faire à ses parents. Je ne sais pas ce que Gérard a dit à Gisèle mais on dirait que cela ne la gêne plus d’avoir loupé son émission. Elle a le rose aux joues et hoche coquettement la tête pour signifier que « oui ». Je comprends tout lorsque je vois Gérard noter quelque chose sur un bout de papier et Gisèle faire de même et se les échanger. Non mais je rêve. C’est vraiment pas le moment de draguer ! Je ne vais jamais pouvoir m’alimenter. Je vais mourir de faim !

Je miaule de toute la force dont je suis encore capable malgré ma grande faiblesse. Gérard se tourne vers moi. Il paraît étonné de voir un chat dans sa voiture. Après un éclair de souvenir, il me sourit, contraint. Gisèle qui m’a aperçue s’approche de moi. Elle raconte qu’elle a un vieux chien ainsi qu’un canari. Le mot est trop cruel. Je me tapis sur moi-même et pousse un râle de lamentation. Gisèle explique à Gérard que je crie famine. Elle ne sait pas à quel point ! En tout cas, je lui suis reconnaissant d’avoir perçue ma détresse. Parce que si Gérard lui avait raconté notre rencontre…

Gérard et Gisèle se saluent avec la promesse pleine de pudeur de se revoir un jour. Gérard remonte dans l’automobile tout en sifflotant un air guilleret. Il est heureux et cela est presque inconcevable si je me souviens les larmes qui ont mouillées ses joues quelques temps avant. Il se remet à parler tout seul, mais ce n’est plus à sa maman qu’il s’adresse mais à Gisèle dont il prononce le prénom rêveusement.


Par SAM - Publié dans : Feuilletons
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