Je vous écris tant qu’il me reste assez de bonté.

La bête noire est revenue. Je suis effondrée.

Il va falloir me livrer à une lutte sans merci. Un combat contre moi-même.

Ce sont les dernières paroles de Mme F. qui m’ont mise dans cet état : « Vous jugez trop vite ! » Elle savait très bien que ces simples mots rappelleraient ma bête noire. Me ferait décompenser.

Souvent Mme F. me dit qu’il ne faut pas tout considérer à travers le Bien ou le Mal, qu’il faut aussi se pencher sur les nuances, mais vous savez parfaitement que les nuances sont bien trop pâles pour quelqu’un comme moi.

Pourtant, c’est de cela dont il s’agit : le Bien, le Mal ; deux instances qui dans ma tête s’affrontent depuis déjà tant d’années…

Je sens nettement la différence entre les deux, laquelle me contrôle.

Moi qui certifie que l’on est maître de son destin…N’est-ce pas mon amie, ne vous l’ai-je pas seriné souvent, trop souvent ? Non, je ne vous ai pas menti, j’ai simplement voulu m’en convaincre. Amère illusion à laquelle on aimerait tant croire !

Je me portais comme un charme ces derniers temps : accueillante, disponible, patiente. Cela n’a pas duré.

Pourquoi faut-il toujours que je sabote les moments joyeux ?

Si vous saviez, le bonheur est comme la souffrance, un fardeau aussi lourd à porter pour l’écorchée vive que je suis.

Oui, le bonheur me paralyse. Alors je détruits tout, pour ne pas prendre le risque d’être déçue, pour ne m’en prendre qu’à moi-même.

La souffrance, je la connais bien, elle aussi est mon amie, j’espère que vous ne m’en voudrez pas de cet aveu. J’ai une certaine complaisance à m’y lover, je l’avoue. Elle me réchauffe en me recouvrant insidieusement de son linceul. Ce ne serait pas si désagréable si cette souffrance se voulait douce. Mais elle me brûle les entrailles, une douleur permanente qui me courbe en deux.

Je ne suis que rage, que haine. Le sang boue dans mes veines. Une hargne qui ne demande qu’à exploser comme un volcan, le sang en jaillirait, éclabousserait ce qui reste de vivant, recouvrant mon corps méprisant. M’anéantir toute entière. Disparaître à jamais.

Mais je me trouve dans une prison de fer où nul barreau ne me permet de prendre l’air, où aucun de mes membres ne peut s’enfuir en passant entre.

Je suis désolée mon amie, mais ce n’est pas moi, c’est plus fort que moi. Je ne m’en veux même pas d’avoir de si infâmes pensées. Je ne suis qu’une plaie béante expiant sa douloureuse puanteur.

Puis, bien vite ce n’est pas la lave de sang qui jaillit de mes yeux, mais des torrents de larmes en crises incessantes. Je pleure sur mon malheur. Pauvre de moi ! Je pleure sur cette folie qui rôde à peine m’a-t-elle quittée. Je pleure sur tous ces malheureux de la Terre, frère de misère.

Mes larmes comme en amour, éjaculation. Après une trop forte émotion. Pleurer à m’exténuer. A m’assécher. A déshydrater la bête noire afin de l’exterminer.

Me voilà épuiser de l’oscillation monotone entre toutes ces entités : paranoïa, colère, destruction, impuissance, culpabilité, mélancolie, soumission, peur.

De parcourir ce champ de sentiments en un temps minimal, je suis à bout.

Oui, la peur que me confère mon reste de lucidité. Conscience acide que ce combat sera l’ultime.

Je pourrais endormir la bête, je dispose d’un remède infaillible pour cela, mais je veux faire face à mes symptômes pour les démolir un à un.

Cette fois, me restera une alternative : Vivre ou mourir.

J’ai suffisamment survécut jusqu’à maintenant. Ersatz de vie.

Chère amie, je vous transmets cette lettre comme un héritage de mes derniers bons sentiments.

Si je gagne, je serais guérie à jamais du mal qui me ronge depuis si longtemps ;

Si je perds, je ne serais qu’une errante à l’âme éperdue, au cœur cramoisi.

Promettez-moi de ne gardez de moi que ce qui m’a fait digne de votre amitié. Moi aussi je suis fière de vous avoir comptée parmi les êtres les plus chers de mon existence.

J’espère ne vous avoir jamais blessée, et si quelques fois cela est arrivé, veuillez m’en excuser.

Je vous envoie des milliers de baisers.

A très bientôt, si mon mental le permet.

Votre amie sincère.


Par SAM - Publié dans : Epistolaires
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