Les loisirs sont peu nombreux par ici. Petit village de campagne. Depuis peu, la mairie a décidé, avec
l’aide de la ville attenante, de mettre la Culture à disposition des gens par l’intermédiaire d’un bibliobus. Pour la plus grande satisfaction des concitoyens, dont Alphonsine.
Ce n’est pas qu’elle lise énormément, Alphonsine, mais elle aime bien dénicher de nouvelles recettes et des modèles de tricot à réaliser pour ses
petits-enfants. « Cela constitue des cadeaux pas chers qui viennent vraiment du cœur. Pas comme ces vêtements confectionnés n’importe où et d’une qualité effroyable : ils
se décousent au moindre étirement, se rétrécissent au premier lavage. Pour les gosses, il faut du solide ! »
La vieille dame en a tellement eu assez d’entendre sa voisine, Madame Pichon, lui demander sans cesse si elle s’était inscrite au bibliobus, que ce matin,
jeudi - il passe une fois par semaine, le jeudi - elle s’y est enfin rendue. Au premier abord, le choix des ouvrages lui paraît bien limité… « Heureusement que les fournées sont souvent renouvelées ! » se rassure-t-elle pour ne pas avoir l’impression de s’être déplacée
inutilement.
Une fois à l’intérieur du véhicule, la retraitée se dirige vers le rayon « Cuisine » où elle attrape un livre qu’elle ouvre au hasard. Abandonné entre deux
pages, un papier lui saute aux yeux. Impossible d’en lire les inscriptions sans ses lunettes qu’elle a justement oubliées ce jour-là ! Aucune hésitation, elle adopte le bouquin. Ce n’est pas
qu’elle soit curieuse, mais à son âge, toutes les occasions sont les bienvenues pour se distraire. « Le message est peut-être d’une importance capitale ? » se prend à rêver la grand-mère…
Durant le trajet qui la conduit jusque chez elle, Alphonsine imagine la nature de ces écritures. Une lettre ? Un testament ? Une dénonciation
? Elle en est toute excitée d’avance.Vite, vite, elle presse le pas.
Sitôt dans sa maison, elle retire son imperméable qu’elle accroche avec application au portemanteau : « L’urgence ne doit pas être prétexte à la négligence » philosophe-t-elle. Elle trottine jusque vers la soupière du vaisselier dans laquelle elle range habituellement son étui à lunettes. Stupéfaction ! En soulevant la petite
boîte, celle-ci semble vide tellement elle est légère. Effectivement, un nid de velours brun déserté s’éclaircit sous la lumière. « Où ai-je bien pu oublier mes lunettes ? C’est toujours la même chose ! » Elle essaye de se souvenir… Voilà, c’est ça ! Avant de partir pour le centre du bourg, elle se rappelle avoir parcouru rapidement le journal, appuyée contre son fauteuil. Sans
problème elle le récupère sur l’accoudoir, mais de montures… point ! « Elles ne doivent pas être loin ! » en déduit-elle. Alors, elle déambule dans la cuisine, d’où elle revient bredouille. Fait le tour du salon, où sa recherche n’est pas plus fructueuse. « Sapristi de sapristi, pour une fois qu’il m’arrive un événement trépidant ! » A fouiner par-ci, par-là, elle finit par les retrouver. Pourtant elle est persuadée de ne pas les avoir juchées en haut de ce frigidaire !
Bref… aucune importance ; seul compte ce billet mystérieux qui n’attend plus qu’elle pour dévoiler son secret. Illico presto elle enfile ses lunettes, se
dirige vers la table de la cuisine … ses yeux s’agrandissent. Il n’y a rien sur la table ! Et c’est reparti pour un tour ! ... Elle cavalcade dans les trois pièces. « Une chance que je ne demeure dans un château ! » ironise-t-elle. Car Alphonsine parvient toujours à faire ressortir le côté positif de ses mésaventures… Enfin elle découvre le sac à main sous la table, écrasé contre le tapis. Il a dû tomber de la chaise. Soulagée, elle s’en empare et en extirpe le fameux
livre. Elle l’ouvre à la page de garde, l’endroit où était glissé le mot : stupeur ! Elle déchiffre parfaitement le titre du bouquin, ainsi que le nom de l’auteur, mais la feuille volante a disparu…
L’étonnement est trop grand. Insupportable. Elle prend un siège et s’y affale. Elle se sent mal. Son cœur tambourine dans sa poitrine, sa gorge s’assèche. Malaise. Elle retire ses lorgnons et se passe les mains sur le visage pour essuyer la sueur qui dégouline de son front. Elle souffle doucement,
longuement. Le vertige s’évanouit. Elle réajuste ses lunettes et reprend le satané livre. Déterminée. Elle le feuillettera page par page s’il le faut
!
D’ailleurs, elle y pense, ce n’est peut-être pas le bon volume qu’on lui a remis ? Avant de le ranger en sûreté dans son sac, la bibliothécaire l’a
enregistré en conservant la référence sur une fiche. Il se peut que par mégarde elle l’ait interverti avec un autre. Ce serait fort possible. Et cela a pu lui passer inaperçu, Alphonsine n’y voyant
pas très clair ! « Courage ! Vérifions quand même. Cette jeune femme n’a pas pu se tromper aussi bêtement. »
Alphonsine tourne les pages en prenant soin de ne pas les écorner. « Tiens, c’est quoi ça ? » Le fichu papier qui lui a valu tant de peine ! « Ouf ! je n’ai pas eu besoin de me farcir tout le pavé ! Je me suis tellement dépêchée de le remettre en place au bibliobus que je n’ai pas prêté
attention à l’endroit exact. Ce n’est pas grave. Le voilà enfin retrouvé ! »
De ses mains tremblotantes elle saisit la feuille et l’approche de ses yeux embués. Elle y lit, pressentant la révélation suprême :
« La liste des courses d’une petite vieille !!! » Quelle déception ! Mais Alphonsine se reprend sur le champ : « Bon, je pourrai m’en resservir, ce sont à peu d’aliments près ce qu’il me faut pour demain. Juste les carottes à rajouter. » Car ce que déteste par-dessus tout Alphonsine, c’est le gâchis !