J’avais 17 ans, j’étais lycéenne dans un établissement privé.

Premier jour de la rentrée. J’entamai mon année de terminale littéraire. En juin, le bac.

Je traversais la cour, mon sac sous le bras lorsque je le vis. Je m’arrêtai pour l’observer. Pas très grand, blond, les yeux bleus, un visage rond. Il me plut d’emblée. Le coup de foudre.

J’appris à savoir qui il était grâce à Thomas, mon frère, qui était également interne. Il s’appelait Loïc, avait un an de plus que moi mais se trouvait en 1ère G suite à un redoublement. Bac poubelle comme le chantait Sardou.

Je tentais des rapprochements en allant dans le même bar que lui, épiant ses faits et gestes, écoutant les musiques qu’il programmait sur le juke-box. C’est ainsi que je devins fan d’un groupe anglais, The Cure.

Je récupérais un de leurs albums que je me passais dans le noir de ma chambre, assise à même le sol.

J’étais amoureuse, mais ce sentiment, s’il m’avait d’abord emplie d’une douceur intérieure, me rendit bien vite malheureuse car rien ne montrait que Loïc s’intéressât à moi.

Je demandai alors à mon frère de nous présenter l’un à l’autre.

Je le saluai d’un timide « Bonjour ! » auquel il répondit nonchalamment puis s’éloigna.

Le temps s’écoulait misérablement, me laissant déprimée. Je me demandais ce qui pouvait bien lui déplaire chez moi. Pourtant, je m’habillais « moderne », ne cachant pas mes formes même si cela m’aurait bien arrangé de tout camoufler sous d’épais pull-overs. Je me coiffais toujours avec recherche, attachais mes cheveux en un chignon qui se finissait en pétard, me maquillais avec discrétion. Mais il ne vint jamais me parler, jamais il ne me regarda.

Je dépérissais, perdant l’appétit, le sourire, ce qui ne passa pas inaperçue aux yeux de la surveillante générale, une femme d’âge mûre très distinguée. Un jour, elle vint s’asseoir à ma table d’étude et me demanda comment j’allais. Cette femme m’était sympathique. Je n’eus aucun mal à me confier et à me soulager de ma peine d’adolescente. Elle me conseilla de consulter une psychologue très réputée dans notre région et me communiqua ses coordonnées.

Une semaine plus tard je pris rendez-vous. Cette spécialiste m’inspira tout de suite confiance. Je décidai de la « laisser m’aider à aller mieux ». Sur le divan, je lui racontai les affreux cauchemars que comptaient mes nuits. Je lui décrivis mes relations conflictuelles avec mes parents, lui parlai de mon échec amoureux. Patiemment, elle me guida à travers les méandres de mon esprit, faisant jaillir de mon inconscient les souvenirs qui étaient la cause de mes blocages.

Lors d’une séance, elle me parla d’une de ses patientes qui était venue la voir parce qu’elle n’était pas sûre d’elle et qui, grâce à la thérapie, irradiait tel un soleil. Les hommes se retournaient sur son passage.

Deux mois d’analyse à raison d’une heure par semaine, peu à peu je ressentais moi aussi cette étrange impression de m’ouvrir au monde.

Pourtant, la psychologue n’avait formulé aucune incantation, ne m’avait fait boire aucun élixir. A mes yeux, cela avait un goût de magie, d’irrationnel. Je sais bien qu’il n’en est rien, mais l’effet fut tellement inattendu, spectaculaire !

La seule magie avait consisté à exprimer mon mal-être, à le mettre en mots.

Dommage, je ne pus consolider cet état. Mes parents - par peur, par jalousie ? - prétextèrent des problèmes financiers, alors qu’ils avaient suffisamment d’argent pour me payer une scolarité en milieu privé, et ma thérapie fut interrompue. Mineure, je ne pouvais subvenir à ce besoin par mes propres moyens. Dépendante d’eux, je me pliai à leur volonté, non sans un profond ressentiment.

Totalement conquise par cette discipline, je décidai coûte que coûte, pour partager moi aussi en quelque sorte cette magie, et venir en aide aux autres, de m’inscrire à la faculté des Arts et Sciences Humaines et d’étudier la Psychologie.


 

Par SAM - Publié dans : Textes courts
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