Guillaume était assis devant le clavier de son piano et cherchait une mélodie pour la nouvelle chanson qu’il avait écrite. Les aiguilles de sa pendulette tournaient inexorablement, mais l’inspiration, elle, cachait le bout de son nez. Cela faisait déjà une heure qu’il était dans cette position inerte, à se morfondre sur son incapacité à créer quelque chose. A cette allure, il n’arriverait pas à bon port du défi qu’il s’était lui-même imposé.

Une heure sonnait déjà. Du coup, il se mit à penser à ce qu’il allait bien pouvoir manger en guise de déjeuner. Il se dirigea nonchalamment vers le frigidaire, en ouvrit la porte et découvrit dans le bac à légumes une botte de radis. Il reprit sa place sur le tabouret et grignota les tubercules fraîchement lavés.

Cette année avait été riche en rencontres. Il avait élargit son champ de relations, avait composé de nombreuses musiques, avait eu quelques histoires amoureuses intenses. Mais avec ce métier, cela ne lui laissait guère le temps de batifoler.

Après avoir avalé une généreuse gorgée d’eau, il se mit à fredonner l’avant-dernière de ses créations. Même ça ne le réconfortait pas. Il trouvait sa voix plus rauque que d’habitude. Pourtant, il ne fumait pas. Décidément, c’était une journée stérile.

Il lui manquait quatre chansons pour avoir un set complet. Pourquoi s’était-il enferré dans cet accord ? Il n’était pas prêt, et surtout ce n’était pas dans son répertoire d’être accompagné d’une épinette. Cela ferait certes très pittoresque, mais le doute lui faisait perdre tous ses moyens. Par générosité, il avait accepté d’écrire ce morceau, pour une connaissance qu’il s’était faite cette année justement. Et de monter sur scène dans un mois était pure folie. Sûr qu’il n’y aurait pas d’acte dérogatoire lui laissant un délai supplémentaire.

Au lieu de s’avouer vaincu, il fit mentalement la liste de ce qu’il lui restait à faire. Peut-être y verrait-il plus clair ?

- Premièrement : écrire une mélodie qui mettrait en valeur l’instrument régional ;

- Deuxièmement : répéter le morceau avec l’autre musicien en question ;

- Troisièmement : écrire les paroles de trois autres chansons ;

- Quatrièmement : en composer la musique ;

- Cinquièmement : faire des répétitions dans la salle de spectacle ;

- Sixièmement : inviter tous ses amis qui le soutenaient depuis le début.

Pour adoucir sa gorge, il suça un bonbon à l’eucalyptus qu’il avait été acheté la veille au confiseur du coin. Il se sentit apaisé, à la fois par le goût rafraîchissant et par sa petite mise au point. Calmement, il pianota quelques notes sur le clavier. Jusqu’au moment où l’inspiration qui s’était fait tant attendre, vint telle une étincelle, réchauffer les doigts du pianiste. Tout se passa très vite. Il griffonna d’une vitesse fulgurante ce qu’il était en train de jouer. Les partitions ne seraient bien sûr lisibles que par lui. Inutile d’essayer de les déchiffrer.

Alors que son morceau était en plein essor, la sonnette de la porte retentie. Il préféra voir de qui il pouvait s’agir, au cas où cela aurait de l’importance. Il se dirigea vers l’entrée et en ouvrit le battant d’un air avisé. Son détracteur n’était qu’un démarcheur venu faire de la pub pour des produits congelés livrés à domicile. « Rien à foutre de ces nuls et de leur bouffe gelée » pensa-t-il, sans doute un peu trop fort vu le regard tranchant qu’il lança à son interlocuteur. L’étranger avait beau avoir compris qu’on le défiait de déguerpir, il ne se mouvait aucunement. Alors Guillaume, pressé d’accomplir le déboulonnage du jeune homme qui lui faisait face, poussa violemment la porte afin de le déraciner du seuil. Il ferma à clé et repartit vers son studio en sifflotant le morceau qu’il était en train de composer.

Ce petit intermède ne l’avait pas desservi puisqu’il avait une très bonne mémoire musicale, mais il était toujours agacé qu’on vienne ainsi chez les gens pour les faire s’abonner à des choses dont ils ne pouvaient plus se débarrasser. Il trouvait ce genre d’affaires quelque peu crapuleuses.

Dans l’après-midi, il vint à bout d’un de ses projets et s’étira longuement pour détendre les muscles contractés par l’effort de concentration auquel ils avaient été soumis durant deux heures. Cette journée n’avait pas été aussi improductive que prévue !


Par SAM - Publié dans : Logorallyes
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