Estelle est une jeune femme dont les hobbies, nombreux et variés, ont pour but essentiel de faire vibrer sa fibre artistique. Une passion première sort tout de même du lot : l’écriture ! Pour alimenter son imaginaire, elle lit énormément, ce qui lui donne l’occasion d’enrichir son lexique, de côtoyer des sujets qui la touchent et qu’elle souhaitera creuser.

Dernièrement, elle a parcouru un roman dans lequel les passages d’un « entre deux mondes », où le protagoniste se situe « sur le fil », sont largement développés. Cela a émoustillé son désir d’essayer elle aussi d’écrire de façon subtile, sans jamais tomber dans l’action à proprement dite, mais en restant … « au bord ».

Estelle, tout en vacant à ses occupations ménagères, réfléchit au texte qu’elle pourrait produire.

Ce qui s’impose d’emblée à elle, c’est « au bord…du gouffre…de l’abîme… du vide », toutefois cela ne la stimule pas suffisamment. En général, lorsqu’elle a déniché ce dont elle va traiter, elle entre dans une phase d’excitation.

Ce n’est pas encore le cas. Pour l’instant, elle chine à gauche, à droite, antiquaire de trouvailles.

Pendant plusieurs jours, elle peut ainsi continuer sa vie, tout en cherchant le thème qui la hantera, jusqu’à ce qu’il rende l’âme sur le papier. Comme les monstres de son enfance qui peuplaient ses nuits. Elle n’a plus à les redouter, néanmoins elle aspire à un répit.

Une sieste de l'après-midi. Impossible ! La jeune femme n'arrive pas à faire place nette dans son esprit. Les yeux grands ouverts, fixés au plafond. Des milliers de petits points noirs et blancs agglutinés les uns aux autres. Ecran gris.

La vue se brouille, malgré tout le sommeil ne vient pas.

Il ne s’agit pas vraiment d’un « travail » puisque aucun salaire ne vient égayer ses fins de mois. Elle est son seul employeur, son seul bourreau. Elle s'impose cette tâche. Nécessité de coucher des mots. Besoin vital d'accoucher de ses maux.

Les idées sont là, s'entrechoquent comme des milliers de lucioles. Se cognent contre les parois de sa boîte crânienne. Arrêt sur images. Attraper chacune d'entre elles et les ranger précautionneusement dans le tiroir correspondant. N’en ouvrir qu'un à la fois. Le vider entièrement de son contenu. En faire éclore les pensées comme la fleur sous la rosée du matin.

Lorsqu’elle pense être arrivée au bout, de nouveaux projets s'entassent encore et toujours. Toujours et encore...

Sa survie en dépend. Quand l'envie l'aura désertée, elle se laissera échouer telle une épave.

Pour l'heure, l'angoisse la tenaille. Découvrir le sujet qui la tiendra en haleine !

Soudain, en pleine nuit, – est-ce l’obscurité, les paupières closes, la position allongée ? – l’inspiration vient et ne la quittera plus. Elle a trouvé ! Un témoignage de ce qu’est cet état abordé par si peu d’artistes, un sujet presque tabou : La verve créatrice !

Là voilà face à une mission, qui ne sera pas sans douleurs tant que la jeune femme ne sera pas parvenue au but final.

Maintenant que l’idée générale est domptée, Estelle doit organiser son histoire.

Va-t-elle se mettre à la place du narrateur et utiliser la première personne du singulier, -position dans laquelle elle se sent davantage à l’aise parce qu’étroitement en relation avec son propre vécu -, au risque de voir son récit catalogué d’ « autobiographique » ? Ou se lancer dans une fiction qu’elle puisera à la source des multiples ouvrages absorbés au cours de sa courte existence ?

Ensuite, transposer le récit dans un contexte particulier, et l’exploiter à fond.

Oui, mais lequel ?

Toute discipline artistique peut prétendre mettre dans cet état proche de la « transe ». Pourquoi pas le jardinage, la cuisine qui requièrent également un certain degré d’inventivité ?

En ce qui concerne l’apprentie écrivaine, elle goûte cet élan en jouant de la guitare, en chantant, en écrivant, en dessinant, en peignant…

Mais elle est convaincue, que pour elle, peut-être plus que pour quiconque, c’est délicat…

Bien sûr, les besognes quotidiennes se rappellent cruellement à Estelle. Que dirait-elle le soir à son entourage ? : « Ah ! Désolée. J’avais un texte en tête, alors j’ai tout laissé en plan ! »

Comment justifier un passe-temps sur lequel justement on passe tout son temps, et qui, de plus, n’est pas rémunéré ?

Alors elle astique, lessive, son dessein qui l’accompagne, omniprésent. Il est là, lancinant. Il l’obsède, lui chatouille les méninges, lui tourne autour, l’entraîne dans des valses folles, la laisse exténuée, pantelante.

Une phrase magnifique lui vient, un dénouement pour la fin. Vite ! Vite ! Elle se dépêche de se débarrasser de ses obligations pour rejoindre la feuille salvatrice où elle se soulagera de tous ses mots.

Pourquoi retarde-t-elle autant le moment qu’elle espère en vain ? Pourquoi s’invente-t-elle une soudaine corvée à effectuer ? Comme une excuse ! A se demander si elle n’est pas un tantinet masochiste, à l’image du petit enfant en plein apprentissage de la propreté, qui retient le plus longtemps possible ses matières fécales afin d’éloigner l’assouvissement tellement attendu !

Que craint-elle ? La jouissance ? Ne préfère-t-elle pas abandonner totalement plutôt que de connaître la souffrance de la perte de cet état, l’atteinte d’un seuil auquel elle devra par la suite renoncer pour renouer avec la triste réalité qu’est sa vie ?

Inexorablement le même processus se répète. Une culpabilité à déguster un bonheur égocentrique, un plaisir solitaire, masturbatoire.

Pourquoi la masturbation est-elle, pour elle, si honteuse ?

Estelle en a découvert la raison depuis peu. Sa mère lui interdisait cette pratique prétextant la possibilité d’une maladie. Elle a fait pareil avec chacun de ses désirs. Sa génitrice l’a castrée !

Aujourd’hui, c’est contre cette frustration qu’elle se bat. Pas contre le bien-être que la créativité lui apporte.

Elle lutte, lutte … et parvient enfin à effacer ce traumatisme de sa mémoire, se répétant avec conviction : « Je dois penser à moi ! Je le mérite ! »

Son oeuvre est là. Estelle n’a plus qu’à la faire jaillir de l’intérieur d’elle-même.

Déterminée, elle expire profondément et s’assoit face à l’écran immaculé sur lequel elle va apprivoiser les minuscules bêtes luminescentes et affolantes de ses précédentes nuits.


Par SAM - Publié dans : Nouvelles
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