« Comment ne pas douter dans un tel monde ? » pense Estelle. Elle, toujours d’humeur enjouée, se sent tourmentée. Pour se rassurer, elle pourrait se dire que le doute est l’égal de la peur en ce sens qu’ils permettent tous deux l’avancée de l’Homme. Que la gniaque est à la peur ce que la remise en question est au doute. Mais lorsque l’un comme l’autre sont en surdose, ce sont les effets inverses qui se produisent : L’Homme se sent paralysé, assailli d’angoisses et finalement, ne peut plus rien faire. C’est plutôt cet aspect des choses qu’Estelle retient en ce jour. Elle a une vision pessimiste du sort de l’humanité. Il suffit qu’elle regarde autour d’elle pour la conforter dans son idée.
Alors qu’elle boit tranquillement son café, Estelle garde le nez baissé sur sa tasse, ce qui n’échappe pas à son amie Corine. Elle lui demande ce qui ne va pas et si elle veut en parler. Estelle confie son mal-être, ses appréhensions. De fil en aiguille, la discussion dérive sur l’absence de certitudes des gens sur ce qui les environne et par là-même sur le manque de confiance en soi. Comme souvent lorsqu’elles sont amenées à parler de la société, c’est avec virulence qu’elles essayent de démonter les rouages du système afin d’en extirper les failles.
— Il n’y a pas à chercher bien loin, commence Corine. Tu prends les médias et tu as déjà une des causes principales du doute de la population. C’est sûr que nous, consommateurs, avons demandé à être informé, et c’est normal, mais là, il y a de l’abus. On s’en prend tellement plein les oreilles que l’on est obligé de faire le tri.
— Sans même savoir si ce que l’on retient est la vérité. Je me souviens, pendant la guerre du Golfe. Il était dit que l’Irak était la quatrième puissance mondiale, et que cela justifiait de telles interventions. C’était vraiment nous prendre pour des imbéciles !
— Il faut dire que le petit écran obtient le pompon niveaux débilités, avec toutes ces émissions de télé-réalité ! J’ai lu récemment qu’en fait ce n’était que des comédiens qui récitaient un texte préalablement écrit, comme au théâtre.
— Je ne sais pas trop quoi en penser, avoue Estelle. Je me demande bien jusqu’où ils peuvent aller pour faire de l’audience. On dirait que plus c’est cruel et plus les gens regardent.
— Cela satisfait le côté voyeuriste de l’individu. Une montée d’adrénaline sans avoir à se bouger. Cela rassure de voir des personnes galérer. On se dit que l’on n’est pas si mal loti que ça.
— Et la publicité ! L’autre jour, elle vantait les merveilles d’un produit anti-dégraissant sans avoir besoin de frotter. Sylvain en a acheté pour tester. « Cela ne coûte rien d’essayer ! » m’a-t-il dit. Ben tu parles, ce n’est qu’un tissu de mensonges ! Je ne vois pas comment de la graisse incrustée peut s’enlever comme par magie ! enchaîne Corine.
— Au moins tu auras tenté le coup !
Après avoir avalé une gorgée de la boisson refroidie, et grignoté un biscuit, Corine poursuit :
— Tous les soirs tu as un politicien qui vient faire sa propagande pour les élections présidentielles de 2007. Qu’est-ce qu’ils peuvent m’agacer avec leur costume étriqué et leur sourire mièvre, nous proclamant leurs jolies promesses qu’ils oublieront une fois élus !
— La politique doit rapporter gros pour avoir autant de candidats. Je ne sais même pas pour qui je vais voter. Cela mis à part, ce qui m’inquiète vraiment, c’est l’alimentation. Il ne vaut mieux pas savoir ce que l’on ingurgite, sinon on ne mangerait plus rien. On veut donner aux enfants ce qu’il y a de meilleur mais même en achetant bio, ce qui coûte cher, tu n’es pas assuré que ce soit sans nitrates et sans pesticides. Le médecin me répète mille fois par consultation qu’il ne faut pas donner d’antibiotique en cas de virus, que ça ne sert à rien. Moi je veux bien, mais quand tu vois qu’on pique à tour de bras le bétail pour qu’il ne crève pas et pour avoir un bon rendement, tu te demandes si tous tes efforts ne sont pas vains, s’exclame Estelle avec un air d’accablement.
— Ma pharmacienne me disait que d’autres médicaments n’allaient plus être remboursés et que ce serait pour ma pomme. Elle m’a confiée que pourtant la Sécu avait de l’argent puisqu’elle aurait acheté des appartements qui en plus ne serviraient pas, explique Corine.
— Ah ! Je n’étais pas au courant.
— Moi non plus. Ils ne nous disent bien que ce qu’ils veulent ! conclue Corine.
— Déjà 16h00, remarque-t-elle. Il va falloir aller chercher nos petits diables.
Leurs enfants sont dans la même école. C’est ensemble que les deux amies vont les attendre. Leurs progénitures installées devant leur collation, les « refaiseuses » de monde se rassoient devant leur tasse vide.
— Tu veux encore du café ? propose Estelle.
— Non merci, après j’aurais du mal à trouver le sommeil.
Pensant au lendemain, jour de repos des enfants, avec corvée de devoirs en perspective, Estelle reprend :
— C’est comme pour l’apprentissage de la lecture. Tous les quatre matins ils changent leur façon de faire. Depuis plusieurs années, ils utilisent la méthode globale. Enfin ils se sont aperçus que ce n’était pas très concluant ! Ils vont revenir au système syllabique.
— Tu m’étonnes. On n’apprend même plus l’alphabet aux gosses, ce qui fait qu’ils doivent savoir lire tous les mots. Ce n’est que du par cœur. Pour l’aînée, nous avons été obligé de lui apprendre nous-même à lire, sinon, ils nous l’auraient fait redoubler, raconte Corine avec énervement.
— On ne sait vraiment plus à quoi se fier. Idem pour les positionnements du coucher. Il y a trente ans, on mettait les enfants sur le ventre. Maintenant, c’est impérativement sur le dos. Tous les vingt ans ça change. On peut parier que ça ne va pas tarder à être une nouvelle fois modifié.
— C’est exactement pareil en ce qui concerne les comportements à adopter avec les nourrissons en cas de fièvre. Pour Céline, on devait leur faire prendre un bain. Pour Antoine, il ne fallait plus. Seulement quatre ans séparaient les deux. Parfois je me dis que sans le savoir j’aurais pu provoquer un traumatisme à mon enfant. Aujourd’hui je suis rassurée, elle a bien grandi et est en bonne santé. Mais on ne peut jamais savoir si certains de nos actes ne sont pas sans dangers, dit Corine avec de l’inquiétude dans la voix.
— Il faut vraiment être des femmes pour supporter tout ça.
— Zen, restons zen, fredonne Corine et toutes les deux se mettent à rire aux éclats.
— Tiens l’autre jour sur un blog, quelqu’un avait posté les paroles de « Ballade irlandaise » et il ne parlait pas de l’auteur. Rien. Du coup, on aurait pu penser que le texte avait été écris par cette personne. Il y a même eu un commentaire affirmant que la chanson était interprétée par Clarika. Ni une, ni deux, j’ai fait des recherches et j’ai indiqué l’origine de cette mélodie. Moi quand je l’écoutais j’avais moins de dix ans, et c’était la voix de Bourvil que j’entendais. Ce n’est quand même pas difficile de mettre la source de l’information pour qu’il n’y ait pas d’ambiguités, fulmine Estelle.
— Ah, ma pauvre vieille, on n’est pas aidé avec tout ça ! C’est mal barré pour plus tard. Une chance que tu m’as, va !
— Là aussi, les relations entre les gens ont changé. Si je me réfère aux romans que je lis et dont l’histoire se situe au début du siècle dernier, les hommes et les femmes étaient plus spontanés et moins méfiants. Par exemple, jamais je n’oserais poser la main sur la cuisse de ton mari. J’aurais trop peur que mon geste soit mal jugé. On a du mal à se dire tout le bien que l’on pense les uns des autres. Tout est tellement figé, calculé, s’indigne Estelle.
— Il faut dire que de vivre dans une société où la généralité est au mensonge, à l’hypocrisie, on est vite tenté de choisir ce chemin là. On te fait bien sentir quand tu n’es pas dans la norme. Tout juste si un gyrophare ne s’allume pas, plaisante Corine.
— Parfois je me demande où je trouve la force pour ne pas sombrer dans cette facilité ! C’est vraiment usant de devoir toujours lutter pour rester en conformité avec ses convictions et son propre système de valeurs, tu ne trouves pas ?
— Si, acquiesce Corine. Nous devons être des dinosaures dans notre tête. Toutes ces petites phrases que nos parents nous ont rabâchées ont peut-être malgré tout porté leur fruit.
— Sans doute. J’en ai assez de cette surinformation. Cela m’angoisse trop. C’est pour ça que je ne regarde pratiquement plus les infos et que je préfère me ressourcer dans la poésie des livres. Ça ne m’empêche pas d’être au courant de ce qui se passe puisque tout le monde parle des événements de la planète.
— L’avantage, c’est que tu ne subis plus le matraquage des émissions surréalistes et des images choquantes. Moi je ne pourrais pas m’en passer. J’aime savoir et voir. Bon, sur ce on va y aller car il est déjà 17h30 et Sylvain ne va pas tarder. Allez, les enfants, on y va ! crie Corine.
— A jeudi, rappelle la jeune femme en embrassant son amie et ses deux enfants.
Allongée confortablement sous sa couette douillette, Estelle se sent en sécurité contre le corps chaud de son mari, rempart à toutes les questions qui la taraudent. De cela, elle
n’a aucun doute !