I - Séraphin.


Je l’entends crier de sa petite voix déchirée. Il y met toute la force de son jeune âge. Son père le retient pour qu’il ne saute pas de la voiture. Sa mère claque la porte. Le moteur vrombit rageusement. Je ne bouge pas. Je regarde seulement ses yeux pleins de larmes pour ne jamais oublier tout l’amour qu’il m’a donné. Oubliés les moments où il m’enquiquinait. Ce n’est qu’un enfant.

 

L’automobile n’est plus qu’un point sur l’horizon. Je ne sais pas quelle est sa destination, mais elle est abondamment chargée. Bagages, jouets, vélos…Je les avais bien entendu chuchoter, pas par précaution pour moi, - car pour eux, je ne peux les comprendre, - mais pour ne pas que leur fils sache. Chaque été, je restais tranquillement à la maison, seul, et c’est la voisine qui venait me donner le boire et le manger. Elle était gentille Madame Arfeuil, mais cela fait un petit moment que je ne la vois plus. J’ai essayé de me faufiler chez elle pour récupérer quelques morceaux de viande, comme j’ai l’habitude de le faire, mais tout était clos.

 

Je reste assis sur mon arrière train. Bastet avait sans doute plus fière allure que moi. Rien ne sert que je miaule. Ils sont beaucoup trop loin maintenant. Peut-être vont-ils regretter leur geste ? Peut-être vais-je leur manquer ? Je baisse mon museau. C’est ma façon à moi de pleurer. Je me souviens de certaines de leurs paroles. Jamais ils ne reviendront. J’étais une charge pour eux. J’en prends petit à petit conscience. Le doute m’envahit. La panique m’assaillit. Comment vais-je me nourrir ? Tout était si facile pour moi. Ma gamelle matin et soir ainsi que mon bol d’eau. Je réclamais et on me donnait. Ici, je pourrais bien me frotter, quémander… A moins d’une intervention divine !

 

Pourtant, ils avaient l’air de m’aimer. J’étais choyé, heureux. Ils n’avaient pas résisté à ma frimousse friponne et mes yeux enjôleurs. J’avais vite trouvé ma place au sein de leur foyer. Un vieux pull, une pelote de laine et j’étais aux anges. J’avais deux mois lorsqu’ils me recueillirent. Des amis à eux ne pouvaient pas garder toute la portée de leur chatte. Sans hésitation, ils me baptisèrent « Séraphin ». Je pensais bien porter mon nom, mais là, je ne suis plus sûr de rien.

Quelques mois plus tard, je sentis des changements incontestables. Certaines pièces de la maison m’étaient interdites. Surtout une chambre nouvellement emménagée. Des cris stridents me parvenaient. Très vite, on me présenta une petite chose ronde, rose qui sentait le lait. Un bébé…Je me serais bien câliné contre lui mais on m’avait fait comprendre qu’il était fragile. «  Anthony ». C’est ainsi qu’ils s’adressaient à lui.

Il grandit sans que je m’en aperçoive. Déjà, il arrivait à m’attraper les poils et à tirer dessus. C’était une tentative de caresses mais je ressentais la douleur qui irradiait à l’intérieur de mon corps.

Debout, il se mit à me courir après, mais je me sauvais car je n’appréciais pas qu’il me serre fort contre lui. Ses parents lui expliquaient pourtant que je n’étais pas une peluche mais cela amusait Anthony qu’une bête si douillette puisse remuer. Son ours n’avait pas toutes mes prouesses !

Les années passèrent et le garçonnet devint de plus en plus raisonnable. De l’animal de compagnie, je pris la place de confident, même si dans ses moments d’indiscipline je subissais ses fantaisies. Quand il était contrarié, il me prenait dans ses bras et mouillait mon pelage de sa tristesse salée. Je n’aime pas l’eau mais que n’aurais-je pas fait pour lui ?

Et toutes les fois où il prenait du temps pour jouer avec moi, rire aux éclats de cristal devant mes cascades grotesques ! L’angoisse est toujours là mais ce n’est pas pour moi que je m’inquiète le plus, mais pour Anthony, mon petit maître. Qui va bien pouvoir le consoler maintenant ?

 

Les voitures passent à une allure folle. Peut-être quelqu’un va-t-il s’arrêter ? Je vais marcher le long de la route pour que l’on puisse me voir, tout en gardant une distance suffisante pour ne pas être culbuté. J’arriverais sans doute à trouver une maison où on voudra bien me donner de quoi me nourrir et plus si affinités…


 

 

Par SAM - Publié dans : Feuilletons
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires
Retour à l'accueil

Profil

  • : SAM
  • colombine
  • : Femme
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés