Démons de déni

Publié le par SAM

Le bruit de l'eau qui s'écoule dans les canalisations réveille Alfred. Il se tourne vers le réveil. Trois heures moins vingt du matin. A ses côtés, la place est vide. Sa femme a dû se lever. Il va pour se rendormir quand il entend des gémissements de l'autre côté de la cloison. Les brumes du sommeil s'étiolent aussitôt. Le jeune homme bondit du lit et se dirige à grandes enjambées vers la porte de la salle de bain. A peine l'a-t-il ouverte qu'il découvre sa femme effondrée sur le sol, délirante.

-    Janet, c'est moi. Janet, réponds-moi !

La jeune femme a les yeux grands ouverts. Deux billes cannelle tourneboulent, affolées dans leur orbite. Elle ne comprend pas ...Que se passe-t-il ? Où est-elle ? Elle serre ses mains entre ses cuisses en geignant. Alfred se recule pour voir d'où émane la douleur. La robe de Janet est maculée de sang. Il ne s'est pas aperçu que sa femme est habillée et porte ses bottines, crottées de terre fraîche. L'incompréhension et la frayeur mêlées empêchent momentanément le jeune homme d'agir, de réfléchir. Soudain, il se ressaisit, retire les souliers de sa femme, soulève son corps qu'il emmène jusqu'au lit où il le dépose doucement. Il voudrait aller chercher le médecin mais ne peut abandonner Janet dans cet état. Il décide de regarder l'étendue des dégâts. Il déshabille sa femme et la recouvre d'un plaid afin qu'elle n'attrape pas froid. Il court dans la cuisine préparer une bassine d'eau chaude ainsi que des torchons propres. De retour dans la chambre, il lave précautionneusement sa femme. Petit à petit, l'écoulement sanguin ralentit puis se tarit. Il ne comprend pas la cause de cette hémorragie. Il ne comprend pas le tableau qui s'offre à ses yeux. Il pressent un grand malheur. Il a peur. Il ne sait plus s'il doit alerter le médecin ou garder le silence. Sa femme s'est assoupie et respire calmement. Il souhaite que tout cela ne soit qu'un mauvais rêve dont il ne restera aucune trace au matin.
Il empoigne les vêtements ensanglantés et les frotte nerveusement avec le savon. À l'intérieur de sa tête, les pensées défilent aussi vite que le geste monomaniaque de ses mains sur le tissu. Une fois lavés, rincés, les habits sont accrochés près de la cheminée. Il regarde les jupons s'égoutter, hypnotisé par le clapotis des gouttes d'eau sur la tommette.
Combien de temps Alfred reste-t-il ainsi envoûté par l'onomatopée des secondes liquides qui ruissellent ? Soudain, on tambourine à la porte de la maison à grands fracas. Le jeune homme est de nouveau happé par la peur qui l'a quitté pendant cette parenthèse. Il aimerait emporter Janet et disparaître. Mais comment transporter le corps anéanti de sa femme ? A quoi bon s'enfuir ? Résigné, il ouvre la porte. Il n'a aucune réaction particulière à la vue des deux gendarmes qui accompagnent le médecin qu'il n'aura pas besoin d'aller quérir.
Un des gendarmes demande :
-    Vous êtes bien Monsieur Silver ?
-    Oui, acquiesce Alfred, la bouche pâteuse.
-    Nous aimerions voir votre femme, déclare le second.
Sans dire un mot, Alfred les conduit jusqu'au lit où repose Janet.
Immédiatement, le médecin prend le pouls de la jeune femme et l'examine. Au contact de la main sur son poignet, Janet écarquille les yeux. Un des gendarmes s'avance, prêt à lui mettre les menottes. Son collègue le retient et lui signifie, d'un regard, qu'un peu de respect s'impose au vu des circonstances. Le gendarme zélé obéit à contre cœur et recule de quelques pas tout en grognant d'insatisfaction. Le médecin interroge sa patiente d'une voix douce :

-    Janet, me reconnaissez-vous, je suis le Docteur Gibson ?
-    Ah, bonjour, dit-elle heureuse de le voir, étonnée de sa présence ainsi que de celle des deux gendarmes.
Le médecin essaye de savoir ce qui s'est exactement passé, mais Janet est encore trop faible et semble ne se souvenir de rien.
-    Laissons-la pour l'instant, conseille-t-il.
-    Mais nous devons l'emmener, proteste le gendarme, menottes en mains.
-    Vous voyez bien qu'elle n'est pas en état d'être transportée où que ce soit.
-    Il y a eu crime tout de même ! rappelle le gendarme.
Alfred blêmit sous l'exclamation. Il se retient au chambranle de la porte. Le médecin s'approche de lui pour le soutenir et le guide jusqu'à une chaise. Il s'assied en face de lui et attend que le jeune homme ait repris des couleurs pour lui exposer les faits. Il se racle la gorge et commence par demander :
-    N'avez-vous rien remarqué de particulier chez votre femme ces derniers temps ?
-    Non, hoche-t-il la tête, accablé. Qu'aurais-je dû remarquer ? Que s'est-il passé ?
L'accablement cède la place à la colère.
-    Allez-vous enfin me dire ce que ma femme a fait ?
Le médecin patiente puis articule avec douceur :
-    Un infanticide, monsieur.
Alfred, stupéfait, s'attendait à tout mais sûrement pas à cela.
-    Janet a tué un enfant ? Quel enfant ? interroge Alfred, éberlué.
-    Le sien, répond le médecin. Le vôtre aussi sans doute, ajoute-t-il.  La réputation de votre femme n'est plus à faire. Nous savons tous qu'elle n'est pas une Marie-couche-toi-là.
Peut-être ce point rassure-t-il quelque peu Alfred. Mais cet enfant ... Leur enfant ? Le médecin n'est plus de la première jeunesse, il a dû perdre la raison, pense le jeune homme.

Alfred garde le silence. Il revoit l'image du sang coulant sur les cuisses de Janet. Le sang s'échappant de son sexe. Son vagin, béant, monstrueusement agrandi, sanguinolent. Ce sexe qui a enfanté. Janet a eu un enfant. Mais remontant le fil de l'analyse, Alfred est de plus en plus perplexe. Si cela avait été le cas, Janet l'aurait porté neuf mois, elle aurait eu des signes qui ne trompent pas : des seins gonflés, un ventre arrondi. Alfred a beau forcer les souvenirs, il ne trouve aucun indice. Il n'a rien vu. Mais peut-être n'est-ce qu'une fausse couche. Pourquoi parle-t-il de meurtre ? Depuis quand une femme est-elle une meurtrière quand la nature l'endeuille de la perte d'un embryon ? Sauf si cette nature a reçu un coup de pouce. Mais Alfred connaît Janet. Elle aurait été si heureuse d'être enceinte. Ils en avaient tellement parlé. Ils avaient même déjà choisi des prénoms. Toute cette situation reste inconcevable. Il veut connaître le fin mot de l'histoire. Une fois qu'il saura, il comprendra, il en est  persuadé. Le Dr Gibson la connaît, lui, néanmoins son incompréhension demeure tout aussi grande, voire peut-être davantage.
-    Mais que s'est-il passé, bon Dieu, explose Alfred qui n'en tient plus de faire des hypothèses dans le vide.
Le médecin se décide enfin à raconter l'affaire, sachant que l'horreur de l'acte sera terrible à entendre pour le mari :
-    Janet a été vu près de ma maison cette nuit vers deux heures du matin. Les deux coups venaient de résonner quelques instants plus tôt à la cloche de l'église. Elle allait frapper à ma porte lorsqu'elle s'est allongée par terre, sur le trottoir. Cela a duré environ un quart d'heure, puis elle s'est relevée et est partie, après avoir mis quelque chose dans un sac poubelle.
-    C'est impossible ! D'ailleurs, comment savez-vous cela ? Quelqu'un l'aurait-il vu ?
-    Un clochard était assis dans le renfoncement d'une porte cochère située en face de la rue. Il a vu une jeune femme mettre quelque chose dans un sac et déguerpir. Il a trouvé ça inquiétant. Il est allé voir. Le pauvre, il en a été tout retourné de trouver ce bébé mort. Il a aussitôt sonné à ma porte.
-    Pourquoi pense-t-il qu'il s'agisse de Janet ?
-    Parce qu'il l'a reconnue. Elle vient régulièrement distribuer de la soupe aux nécessiteux, l'hiver.
-    Elle n'est pas la seule jeune femme du village à faire preuve de générosité.
-    Non, mais c'est la seule qui ressemble à sa fille comme deux gouttes d'eau. Il pourrait la reconnaître entre toute. « Elles pourraient être jumelles », comme il dit. Il l'a tellement contemplée, afin de trouver une différence, qu'il connaît parfaitement sa physionomie.
-    Mais pourquoi dites-vous que Janet a tué l'enfant ? Ce clochard a-t-il entendu le nouveau-né crier ?
-    On lui a évidemment posé la question, mais il est sourd d'oreille. Entre les cloches d'une église et les vagissements d'un bébé, la force du son n'est pas la même. Et il est possible que Janet ait étouffé les cris du bébé.
Alfred s'effondre. Sa femme, une criminelle. Ses traits se décomposent devant Mr Gibson qui essaye de temporiser l'événement en ajoutant que l'autopsie permettra de savoir ce qu'il en est.

Quelques jours plus tard, lorsque Janet aura recouvré sa vitalité, elle avouera avoir accouché d'un enfant mort-né, ce que confirmera l'autopsie. Mais elle n'expliquera jamais comment elle a pu rester neuf mois sans s'apercevoir de sa grossesse, ni comment elle a pu se débarrasser de son propre enfant comme d'un vulgaire déchet.



Publié dans Nouvelles

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anita 07/05/2009 20:41

coucou c'est le seul lien que j'ai retrouvé pour te contacter j'ai bien reçu ton chque merci beaucoup je ne sais pas si le recueil posté aujourd'hui va partir car demain c'est férié ou pas ?bises et encore merci

chrystelyne 03/05/2009 14:16

Un texte douloureusement  vivant ,  sensible , une idée  forte  et   interpellante  ,  des émotions puissantes   ! ce texte  est un volcan  !  explosif   !   bises chrystelyne