Le onzième commandement

Publié le par SAM

« Tu ne te toucheras point » constituait le onzième commandement dans le sanctuaire de ma famille. Mes parents n’étaient pourtant pas pratiquants : mon père, athée, et ma mère croyante quand cela l’arrangeait.

Je n’ai jamais su pourquoi mon père n’adhérait pas aux idées religieuses, sans doute par souci d’indépendance par rapport à une mère bigote, ou par caprice comme un petit enfant qui n’a pas ce qu’il réclame. Dieu n’avait pas réalisé son souhait de garder ses parents en vie. Son père, puis sa mère décédèrent vers quatre-vingts ans - à quatre années d’intervalle. Mon père ne l’accepta pas, au point qu’il se déclara orphelin à quarante ans. Du haut de mes douze ans, je trouvais cela absolument stupide. Un orphelin ne pouvait être qu’un gosse incapable de subvenir à ses besoins. Mon père n’était pas dans ce cas-là, c’était un adulte, mais peut-être le surestimais-je. Je découvris, adulte à mon tour, que le temps peut laisser son empreinte sur le corps et épargner la raison qui, elle, reste bloquée à un stade inférieur et conserve des quêtes puériles.
Quant à ma mère, tous les matins elle se jetait, tel un vampire sur un cou, là où la peau est tendre, pour en aspirer le sang, sur la rubrique nécrologique. Elle lisait les noms pour voir si elle ne reconnaissait pas les gens, prenait note de l’âge, et là c’était les hauts cris quand il s’agissait d’un enfant ou d’un quidam encore trop jeune selon elle pour mourir, comme si d’elle dépendait le droit de trépasser ou non. Dépasser un certain âge, cela était admissible. En deçà, « il n’y a pas de bon Dieu », déclarait-elle, vindicative. Elle vérifiait également la cause du décès quand celui-ci était indiqué. Une maladie longue, contre laquelle elle imaginait que tous les remèdes avaient été prescrits, était tolérable, par contre une crise cardiaque ou un anévrisme étaient trop cruels. Impossibilité à prévoir, à guérir, à contrôler. Injustes ! Elle ne cherchait pas à savoir quelle avait pu être la vie de ces personnes, leur hygiène alimentaire, leur santé mentale. Pour elle c’était clair et net : la mort d’enfants, d’individus de moins de quatre-vingts ans et les accidents résultaient de vices de forme. Et là, elle ne se retrouvait pas en très bon termes avec l’église. Toutefois, elle s’obligeait à certains actes anodins pour racheter son âme au diable et que les portes du paradis ne lui soient pas fermées. Si elle doutait de Dieu, l’enfer représentait une crainte réelle. Elle allait à la messe pour les fêtes importantes du culte : la Toussaint, Noël, Pâques, et emmenait régulièrement des fleurs au cimetière sur la tombe, entre autres, de sa belle-mère qu’elle avait tant détestée. Mais les morts l’étaient-ils vraiment ? N’avaient-ils pas un pouvoir par-delà les cieux ? Ces concessions coûtaient peu à ma mère qui préférait se sacrifier plutôt que de subir les colères divines. Quand je lui spécifiais mon incompréhension quant à cette incohérence entre faits et pensées, elle me répondait d’une manière expéditive, n’en connaissant pas non plus la cause et ne voulant surtout pas déterrer des squelettes en allant plus avant dans sa recherche : « C’est comme ça ! » ou « Il faut bien ! »
Si cela la rendait heureuse - du moins lui évitait de souffrir - je n’avais pas à juger son comportement, bizarre pour l’enfant que j’étais. Cela ne me dérangeait pas du moment que je n’avais pas à me soumettre à ces fantaisies. Comme il y a des interdits ou devoirs en religion, sous formes de commandements, mes parents avaient instaurés, au nom de la sainte éducation, des contraintes aussi extrémistes qu’indiscutables. Mes parents se prenaient-ils pour Dieu ? En tout cas, ils mettaient un point d’honneur à démontrer qu’eux étaient les adultes, moi l’enfant. D’emblée j’étais inférieure et manipulable à souhaits.

Petite fille, j’étais très angoissée. Les enfants ont ce pouvoir, comme des éponges, d’absorber les ondes qui circulent autour d’eux. A la maison, ce n’était pas l’entente cordiale entre mes grands-parents paternels, omniprésents avant leur décès, et leur bru. Ils habitaient à quelques cent mètres de chez nous et venaient deux fois par jour nous rendre visite, apporter des légumes que ma mémé déclarait être pour son fils avec sa sempiternelle rengaine : « C’est pour mon petit Nono ! » Elle sautait sur la moindre occasion pour signaler à ma mère qu’elle n’était pas la bienvenue dans la famille, elle, la roturière, sans le sou, qui avait réussi à mettre le grappin sur un riche !
Pour chasser cette haine, qui m’atteignait en dépit de mon innocence, sans que je puisse encore la nommer, j’avais pris l’habitude de monter à califourchon sur l’accoudoir du canapé. Ce jeu, innocent, ne put le rester longtemps. Il était suspect aux yeux de mes parents que je me trémousse ainsi continuellement comme un chien en chaleur. C’est dans leurs yeux que j’ai vu que ce que je faisais était mal, parce que pour moi, cela n’était qu’une activité qui me faisait du bien. Comment un acte provocant du plaisir pouvait-il être délictueux ? Je ne comprenais pas. Et on ne me l’expliqua pas. Je continuai mon petit manège sur le dos de cette monture imaginaire en prenant soin d’en déguerpir quand un adulte rentrait dans la pièce. Je m’autorisais cet amusement en cachette. Mes parents scrutaient l’intérieur de mes yeux, comme pour lire dans mon âme, afin qu’aucun élément ne puisse leur échapper. Je baissai la tête, honteuse. Mon père soulignait ses pupilles vertes de regard de vipère d’un rictus pervers,  qui étirait ses lèvres en une ligne tranchante comme un rasoir, et me signifiait ainsi que j’étais une sale petite excitée. Son visage me tétanisait. Ma mère, de son regard de vache, marron, globuleux et vitreux, dénonçait, d’une manière différente, que j’avais mal agis. L’amour qu’elle me portait avait été remplacé, dans la vitrine de ses yeux, par de l’indignation. Mais, n’ayant pas de preuves tangibles contre moi, ne nourrissant que de fortes suspicions, ils ne disaient rien. Je subissais leur regard sans broncher.
Cela était pire lorsque je ne pouvais camoufler l’émotion générée par les caresses du cuir sur mon sexe, à travers le coton de ma culotte. Je devais être rouge, essoufflée tellement j’avais accéléré l’allure pour atteindre une jouissance complète. J’avais chaud comme après avoir couru. Comment pouvait-on se mettre dans cet état en restant assis ?
Toujours leur regard noir, de condamnation, s’abattait sur moi, près à me flageller telle une impie. Jusqu’au jour où, n’y tenant plus, ma mère trouva la solution qui me couperait cette affreuse manie. Elle ne cousit pas les braguettes de mes pantalons pour que je ne puisse pas me toucher et je n’eus pas droit non plus au banal : « ça rend sourd ! » Elle accompagna sa réprimande visuelle de paroles accentuées de l’entière conviction dont elle était capable et qui m’obligeraient à arrêter définitivement mon cinéma : « Il ne faut pas que tu fasses ça, tu risques de te faire venir du mal ! » Comment parvenir à soumettre un enfant autrement que par la peur ? Cela m’avait effectivement calmée. J’étais mortifiée. Cela m’avait enlevé toute envie de me frotter contre l’accoudoir du canapé. Mais la tentation était trop envoûtante pour que je cesse. Le souvenir du bien-être ressenti était plus fort que l’injonction de ma génitrice. Avais-je, comme en religion, inclus, dans les règlements parentaux, ce libre arbitre qui nous était laissé ? J’étais encore trop jeune pour formuler ce qui me poussait à contourner ce tabou. Je gardai mon activité répréhensible pour l’alcôve de ma chambre. Mes parents devaient penser qu’il en était terminé de mes manières de débauchée, ma mère fière d’avoir employé les mots adéquats. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que j’ai continué ainsi longtemps, très longtemps et, en mûrissant, mes gestes ont eux aussi évolué. Je suis partie à la conquête de mon corps et de ma sexualité. Mais ce qu’ils n’ont pas su non plus, c’est la culpabilité avec laquelle il m’a fallu vivre. A se faire passer pour des dieux, les parents en deviennent de véritables pour leurs enfants. Braver l’interdit ne retirait en rien mon sentiment de frustration. Je faisais ce qu’on m’avait défendu et pour ça je me sentais doublement coupable. Le désir, une fois assouvi, était aussitôt remplacé par du dégoût, de moi-même, et par la peur aussi. Et si, comme me l’avait dit maman, j’attrapais du mal ? Que pouvait-il être sinon que ce cancer à cause duquel tous ces gens mouraient et dont l’origine demeurait alors inconnu ? A me vautrer dans le délice, cette saleté de crabe allait moi aussi me dévorer.
Je m’obstinais, malgré moi, à m’adonner au vice, et j’attendais, chaque jour, que cela me tue. Les questions que je me posais en permanence étaient : Quand cela arriverait-il ? Comment cela se manifesterait-il ? Le ciel risquait à tout moment de me tomber sur la tête et je ne pourrais pas le retenir. En avais-je seulement le désir ? Celui-ci était ailleurs, il avait pris tant de place qu’il conditionnait en moi ce rituel du dimanche matin quand il n’y avait pas classe. J’imaginais ce qu’était l’acte physique, ce partage entre deux êtres, et ma main devenait celle d’un autre, d’un homme que j’aimerais et qui me ferait l’amour. Pour plus de véracité, j’utilisais des jouets sexuels : une poupée, un stylo, pour mieux me représenter ce que cela pouvait être, ce que cela pouvait faire. Mon émoi devenait si grand, si inquiétant que je me disais que cela ne m’arriverait jamais, que cela était trop intime pour être vu de quelqu’un d’autre. Je sentais mon visage changer d’expression, se détendre sous l’orgasme. La sexualité adulte m’apparaissait inaccessible. Surtout, je n’étais pas normale ; pratiquer ce genre de jeu attestait de mon atypisme. J’étais persuadée d’être la seule à enfreindre ce onzième commandement. Bien sûr, je n’en parlais à quiconque, c’était mon secret, car cela risquait de détourner mes amies de moi, au pire me transformer en cible de milliers de doigts.

Les années passèrent, et je traînais cette particularité qui se fit de plus en plus écrasante. Jusqu’à ma rencontre avec ma première meilleure amie et une nuit en particulier. Nous étions au lycée, en première. J’avais seize ans. Elle était belle et toujours habillée de façon sexy. Elle aimait ce qui symbolisait la féminité : les beaux habits, le maquillage, les bijoux et danser. Je fus happée par ce tourbillon d’insouciance malgré la pesanteur qui terrassait mon adolescence. Elle m’initia  aux joies de notre âge, sans jamais m’obliger. Sophie, la grande, moi la petite, aussi brune et bouclée que j’avais les cheveux blonds et raides. C’est cette différence qui nous attira inévitablement l’une vers l’autre. Sa superficialité contrebalançait mon sérieux, sa gaîté compensait ma réserve. Nous nous complétions parfaitement : la moitié de l’autre. J’étais le mental, et elle, le physique. A moi le cerveau, à elle le cœur. Je l’amenais à réfléchir quand je la jugeais irresponsable dans ses comportements avec les garçons et qui pouvait la conduire vers l’irrémédiable. Quant à elle, elle me stimulait pour que je profite des divertissements qui nous étaient accessibles. Sophie m’invitait à passer les week-ends de pré-vacances chez elle. Le vendredi soir, sa mère nous conduisait en discothèque, puis venait nous chercher la fête terminée. Mes parents me donnaient leur autorisation parce que jusqu’à maintenant je travaillais studieusement à l’école et que rien ne justifiait un refus, hormis mes culbutes endiablées qu’ils semblaient avoir oubliées. Mes parents excellaient dans le bazardage de souvenirs trop pénibles pour leur existence. Ils faisaient comme si rien ne s’était passé. Ils auraient été de talentueux comédiens !
Un vendredi soir, veille des vacances de Noël, Sophie et moi allâmes en boîte de nuit. Je la connaissais depuis quatre mois et elle était devenue ma confidente. Ce qui était réciproque. Chacune de notre côté avions rencontré un garçon avec lequel nous avions parlé, dansé et échangé des baisers. Je tombais, presque toujours, immédiatement amoureuse. J’avais soif de bonheur, de quelqu’un qui m’aimerait, parce que, même si j’écoutais et suivais les conseils de mon amie, rarement un trait de légèreté recouvrait mon dessein. J’avais, quoi qu’il arrive, des sentiments pour celui qui m’invitait dans ses bras, que ce soit parce que je le trouvais beau, ou sympathique, ou les deux avec un peu de chance. Je ne sortais pas avec un garçon juste pour avoir un compagnon d’un soir. J’espérais le revoir.
Vers cinq heures du matin, de retour chez elle, nous nous racontions nos soirées respectives dans l’intimité des draps, après que nous nous soyons démaquillés et mis en pyjama. Dans le noir, nous nous chuchotions nos secrets, nous partagions nos pensées sur nos derniers petits copains, nos frissons à être embrassées. Ce fut cette nuit-là qu’âgée déjà de seize ans, je fus réhabilitée en tant que personne normale. Sophie me confia que ce que j’avais intégré comme acte condamnable, à cause de mes parents, était une expérience essentielle dans la vie d’un être humain pour découvrir son corps. La masturbation ne rendait pas malade et tuait encore moins. Mon amie aussi s’y livrait, et elle était en bonne santé.

Publié dans Nouvelles

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" Charly " 06/12/2008 20:41

Un sujet intime que tu traites avec courage et sans pudeur.Charly...

xavier 03/12/2008 17:08

oui j'aime ce théatre intime ou il reste encore à se bruler pour vivre ; ce sexe entre nos deux oreilles, cheval indompté qui se rie bien de nos efforts, regardons le sans peur : l'abime de mes visions je peux les détacher de moi comme Pascal qui tout sa vie eut la sensation physique de marcher au bord d'un vortex pret à l'avaler. Ce qui est nous est donné par la destinée est un matériau à travailler

xavier 25/11/2008 19:43

la masturbation bienn vêcue est essentielle à l'imagination érotique ; merci d'en parler si justement, avec beaucoup de douceur malgré la difficulté du sujet....