Le lundi, c’est jour de ménage pour Mathilde. Du rez-de-chaussée de sa maison
seulement. Elle garde l’étage pour le week-end, afin de consacrer les jours restants à ses activités artistiques. Elle ne veut pas non plus être une esclave ! Elle a donc établi un planning pour
organiser ses journées. Ce n’est pas parce qu’elle est mère au foyer qu’aucune obligation ne lui incombe. Justement, pour ne pas sombrer dans la totale oisiveté si tentante, elle a planifié ses
tâches.
Dans un premier temps, elle passe l’aspirateur : salle de jeu, salon, salle à manger, WC, cuisine. Après les deux jours de repos et la présence dans son entier de sa famille, le carrelage a
besoin d’un bon décapage. La tête de l’aspirateur fouine les petits coins à l’affût de la moindre miette et du plus petit atome de poussière. Pour parcourir cet espace, Mathilde ne met pas moins
de vingt minutes. Puis elle lessive, en commençant pas la salle de jeu, où est installé son bureau, et les toilettes. Afin que la pièce sèche plus vite et que le bon air frais du dehors
désodorise la maison, elle ouvre la porte-fenêtre qui donne sur le jardin.
Ce lundi-là, elle se dit que, pendant le séchage du linoléum, elle pourrait finir de regarder le film qu’elle a enregistré la veille, car il se terminait trop tard. Elle fait pivoter le meuble de
télévision pour brancher le magnétoscope, elle le met en marche, positionne l’écran parfaitement droit et s’installe dans le canapé juste en face. Elle se concentre pour se remémorer ce qui s’est
passé ultérieurement dans l’histoire, et se replonge dans l’atmosphère du téléfilm. Elle se souvient. Il s’agit d’une comédie pas très originale dans laquelle les personnages sont malgré tout
touchants et les scènes plausibles, alors elle apprécie le spectacle. Les deux protagonistes, un homme et une femme, sont amoureux l’un de l’autre, mais leur ego les empêche de s’avouer
leurs sentiments.
« C’est toujours la même chose, analyse la jeune femme. L’orgueil veut avoir le dernier mot. Heureusement que dans la fiction, les personnages sont moins coincés que dans la vie. »
Avec impatience, elle dévore des yeux le héros qui enfin s’est approché de la belle et s’est penché sur son visage pour l’embrasser. Mathilde se retient de faire exploser sa joie, en broyant de
ses doigts le tissu de la housse du canapé, et repousse les larmes qui affleurent ses cils. Soudain, elle entend quelqu’un, ou quelque chose, courir dans l’escalier. L’inattendu de la visite la
ramène âprement à la réalité. La pause romantisme est définitivement interrompue. Elle tend l’oreille afin de discerner la nature des bruits. Des pas de bêtes. Il ne peut s’agir de ses chats.
Elle les laisse enfermer dans le garage pour la nuit, et ne les en fera sortir que sa séance de nettoyage finie.
« Ce ne peut-être qu’un chat du voisinage. Il y en a des tas dans le quartier », déduit-elle.
Elle veut en avoir le cœur net. En s’approchant des marches, un chat marron tigré redescend de l’étage. Lorsqu’il voit Mathilde, il émet des grognements qui la dissuadent de faire un pas vers
lui. La jeune femme prend peur et s’écarte du chat. Celui-ci en profite pour s’éclipser dans le salon. Elle n’a jamais vu un spécimen aussi hideux. Son oreille est cassée, - elle ne saurait dire
laquelle tellement le regard de l’animal a glacé son sang. Les chats sont pourtant ses animaux préférés. Dans cette situation, elle ne pense plus de même. Cet intrus lui apparaît comme un ennemi
dangereux qui pourrait lui vouloir du mal. A pas de velours, elle pénètre dans la salle à manger pour vérifier la position de la bête.
« Ah ! l’imbécile ! » peste-t-elle, en constatant qu’il est allé se camper entre le mur et le sofa, d’où il peut la guetter à loisir.
Mathilde sent l’angoisse la submerger. Une bouffée qui la cloue sur un échafaud de chaleur. Elle souffle pour reprendre ses esprits et ne pas vaciller. Elle respire lentement, profondément. Elle
se calme. Chaque fois qu’elle croise le regard du malotru, pour se persuader que ce n’est qu’un chat sans nul doute inoffensif, des feulements résonnent. Ceci épouvante davantage Mathilde et ne
la rassure pas outre mesure. Elle est certaine d’avoir affaire à un monstre. Ses grondements et son aspect repoussant suffisent à le lui faire croire. Mathilde est désarmée. Elle ne sait plus
quoi faire.
« Ce chat ne va tout de même pas rester posté ici, toute la journée ? » désespère-t-elle.
Elle aimerait aller ouvrir la porte-fenêtre du salon et convaincre l’animal de l’emprunter et de déguerpir. Mais comment faire pour atteindre son but sans risque ? Mathilde imagine le chat en
train de lui sauter dessus, de la griffer, de la mordre, de la défigurer, de la tuer…Elle a déjà eu à subir les assauts d’une chatte voulant protéger ses chatons. Le souvenir de la morsure lui
brûle encore la cheville. Il lui faut pourtant agir. Elle ne va pas sagement attendre que monsieur daigne prendre la peine de disposer de son hôtesse. Mathilde pénètre dans la penderie, qui se
trouve sous l’escalier, et s’empare d’un balai. Ainsi armée de son accessoire et de son courage, elle avance prudemment jusqu’à la porte-fenêtre. Jamais elle ne quitte le chat des yeux. Si il
s’approche, elle lui assènera de violents coups de manche. Elle ne ferait de mal à une mouche en temps normal, mais là, c’est lui ou elle. Veillant à ne pas faire de gestes brusques, elle
coulisse le rideau, qui assure l’intimité de la demeure sur la vue de l’extérieur, elle tourne précautionneusement la poignée et entrebâille les battants. L’animal ne bouge pas. Il examine
attentivement ce qui se trame, sans cesser de grogner. Lorsque la fenêtre est grand ouverte, Mathilde recule, toisant la brute. Encore faut-il que le chat ait envie de quitter son repaire !
Mathilde n’a plus qu’à l’y inciter. Elle avance vers lui, se servant de son épée de fortune comme d’un bouclier et, guerrière du lundi matin, elle hurle de toutes ses forces. Elle n’aurait pas pu
déclarer les hostilités ouvertes plus efficacement. Le chat prend peur, se rue vers la fenêtre en continuant de râler. Mathilde le talonne en brandissant son arme de misère au-dessus de sa tête.
Elle crie :
« Tire-toi espèce de ronchon ! »
Elle espère que la virulence de sa mise en demeure coupera tout envie à ce chat de remettre les coussinets chez elle. Enfin, elle peut liquider son ménage. Elle aurait préféré un intermède moins
éprouvant. Cela lui apprendra de faire des pauses télévision pendant sa journée de ménage !
Le lundi suivant, jour de ménage, - on ne déroge pas au programme qui gagne -, Mathilde pose la serpillière par terre pour frotter le sol. Elle ouvre la porte-fenêtre, et là, lui apparaît l’image
de l’impoli de la semaine dernière.
« Comment faire pour aérer ma maison sans m’exposer à revivre la même mésaventure ? » s’interroge-t-elle.
Elle fermera la porte de la pièce, ainsi le chat – elle envisage l’intrusion de cet animal, pas d’un autre – ne pourra pas visiter la maison à son aise. La jeune femme ne parvient pas totalement
à être satisfaite de la solution trouvée, car sans courant d’air, le linoléum sèchera moins vite. Et l’humidité ambiante n’arrange rien au problème.
Elle se résigne. L’anticipation de la possibilité de connaître à nouveau une telle frayeur l’oblige à accepter ce léger compromis.
Tous les lundis, Mathilde prend soin de refermer la porte de la salle de jeu pour se protéger contre l’irruption de cette bête. Les jours de pluie, le sol s’assèche difficilement. Tant pis. Si la
femme au foyer veut récupérer sa précieuse place devant son ordinateur et ne pas être contrainte à attendre, elle retourne dans la pièce, dont le revêtement est marbré de zébrures humides.
Un jour, alors qu’elle revient, en voiture, de la boulangerie, elle hume l’odeur du levain qui a envahit l’habitacle. C’est la dernière ligne droite. Au bout de la route, elle arrivera chez elle.
Son ventre gargouille. Elle tend le bras pour déchiqueter le quignon de la baguette. Soudain, un choc brutal la fait sursauter. Quelque chose a heurté une des roues. Elle se range sur le bas côté
et descend de sa voiture pour constater l’ampleur des dégâts. Un animal est étalé. Elle s’approche pour voir de plus près. Un chat. Immédiatement elle reconnaît l’intrus qui lui avait fait si
peur un mois auparavant. Marron tigré. Une oreille cassée. Il ne grogne plus.