Le canson bleu du paysage, uniformément peint, s’estompant en son horizon, s’agrémente de griffonnages duveteux, à hauteur des yeux, et s’enjolive d’une discrète mouche de lune en forme de sourcil.

Son visage me semble d’emblée accueillant, malgré son œil unique qui m’invite à profiter des bienfaits de la plage : chevelure dorée où il fait bon mêler les doigts à sa texture de soie.

Je m’enfonce dans sa bouche aqueuse où sa langue salée me lèche la peau.

Je marche, sac en bandoulière, l’eau à mi-cuisses, en prolongeant la côte, comme une âme errante. Que j’aime cette solitude à la présence assommante de mes concitoyens !

Certaines paroles ont le don de m’assourdir de mon passé aux échos destructeurs. Ici, je construis un rempart autour de ma personne, château de sable qui n’a plus rien à craindre des intempéries. Je m’enferme dans une des tours et y joue la musique de mes souhaits sur le clavecin de mon cœur.

Je m’isole, et j’explore des lieux, seule, sans pour toutefois me sentir perdue.

 

 

J’avance dans l’eau à une cadence régulière. Je pense à tous les avantages que la mer va m’apporter : renforcer mes os, améliorer ma circulation sanguine, araser ma peau d’orange. Peut-elle offrir la même bénédiction à mon âme ? Nourrir mon imagination, cicatriser les affres de mes blessures, rouler-palper mes chagrins ?

Je me laisse bercer par le murmure des vagues. Leur langage me ravit. Savoir écouter au-delà du simple remous répété. Elles et moi sommes pareilles. Nous ressassons toujours le même monologue derrière lequel se cache d’autres messages. Lorsque la communication avec des êtres de chair et de sang m’est devenue impossible, j’ai entamé des discussions avec la Nature. D’abord par inadvertance, puis par volonté. Elle était là, sous mes yeux, sous mes doigts, sous mes pieds, partout. Je ne savais pas la voir, la reconnaître, l’apprivoiser. Ou était-ce moi qui ne voulais pas la laisser me dominer ?

En deçà des vagues, je perçois leurs murmures. Ils me soufflent l’espérance, l’envie, le goût des choses, le faire, le farniente ; être soi tout simplement, dans l’ici, le maintenant. Soudain, cette baignade rassurante est noyée sous de ondées maléfiques, fugaces, suffisamment fortes pour que je les entende. « Enfonce-toi, disparais en nous ! Qui s’inquiètera pour toi ? »

Peut-être se fera-t-on du souci pour moi, une fois disparue, une fois morte, une fois trop tard…

Pourquoi faut-il attendre l’irrémédiable pour expérimenter les remords, les regrets ?

 

Comme je m’éloigne un peu plus du rivage, je m’éloigne peu à peu des gens. Puisqu’avec eux je ne peux partager ni mes doutes, ni mes ambitions ; puisque je ne fais que rabâcher comme ces vagues qui toujours s’enfuient et inlassablement reviennent, je me conforte dans ma solitude. Je comprends, à ce moment-là, pourquoi personne ne me répond. Je n’indispose alors personne, et mon unique présence m’est devenue vitale.

Mon sac garni de cahiers et de crayons, je marche vers mon destin.

Dans leurs murmures, les vagues me confient des secrets. Mes secrets. Ceux que j’ose enfin écouter. Un jour, il me faudra changer de vie, changer tout. Je laisse la métamorphose s’insinuer en moi, s’épanouir en moi, exploser en moi A son rythme.

 

J’ai le courage d’entendre le secret des vagues. J’ai la maturité pour les recevoir, les accepter.

Tout le monde ne le peut. Ces activités où il n’y a rien à faire sinon être soi, ils ne savent pas. N’ont-ils pas ma détermination ? à part celle de me persuader que je suis moins intéressante, moins méritante qu’eux.

Mais, la vie, je l’écoute. Elle me dit de ne plus croire ce qu’ils m’affirment. Et je préfère la croire, elle, plutôt que de les croire, eux. Ça n’empêche pas la rage.

Alors, cette haine que je transporte comme un baluchon désuet, je la laisse se dissoudre dans l’eau de la mer. Qu’elle s’écoule par tous les pores de ma peau ! Quelle se noie dans l’amertume saline. Qu’il n’en reste aucune particule !

Je me sens étrangement légère. J’avance sans effort. Je flotte.

Je ne fais plus qu’un avec la matière aquatique, insaisissable, imprévisible, inaltérable.

Je me répands, m’épands telle une flaque dans laquelle un enfant viendrait sauter à pieds joints malgré l’avertissement de ses parents. Mais c’est trop tentant. Je fonds. Je me liquéfie. Purification totale de mon corps.

 

* : capacité à se métamorphoser au contact de la mer.

Publié dans le recueil sur le thème Métamorphose de la Journée de la Littérature Jeunesse et de l'Ecrit.

 

Par SAM - Publié dans : Prose
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