Parler de ses propres
peurs se révèlent toujours être une épreuve. Revivre un sentiment par un souvenir, sans cause apparente. Seulement par son évocation. Il s’agit de provoquer, sans raison valable, des
appréhensions non souhaitées dont on se passerait volontiers.
Mais ceci constitue une étape nécessaire lorsque l’on désire se débarrasser irrémédiablement de peurs obsessionnelles.
Je l’ai bien compris quand certaines actions me sont devenues interdites par l’injonction de ma simple peur. J’aurais bien sûr préféré ne pas subir ce douloureux apprentissage. J’ai été
obligé d’admettre que je ne serais pas assez forte pour affronter toute seule mes peurs, ma peur, celle qui entravait ma vie quotidienne et qui, comme une contagion, avait tissé une
gigantesque toile sur son passage : l’arachnophobie !
Ah les araignées ! Quelles abjectes bestioles !
Ma peur des araignées était devenue si obsédante que j’en étais d’autant plus ridicule. Je savais que, en soi, l’araignée est un animal inoffensif, « du moins dans nos contrées », aimais-je
le préciser. Ce qui prouvait mon total manque de conviction. Il était impossible pour moi d’accepter intrinsèquement que je ne courais aucun danger face à une araignée. J’avais beau savoir,
ça ne changeait rien. Entre savoir et recevoir, il y a un fossé qui, dans mon cas, se trouvait être un abîme, aux parois abruptes et sans fond apparent, insondable, que je n’envisageais
absolument pas d’explorer. J’avais horreur des manèges, se balancer ainsi dans le vide, plus de sol sous les pieds. Je détestais toutes ces activités qui déclenchent une poussée d’adrénaline
: saut en élastique, parachutisme. Je crois que j’aurais préféré me tuer plutôt que d’avoir à vivre ce genre de folie. D’ailleurs, je n’avais pas besoin d’aller si loin et de dépenser si
cher. Si je voulais des émotions fortes, je n’avais qu’à pénétrer dans le cagibi ou le garage.
Mon entourage ne comprenait pas comment je pouvais me mettre dans un tel état face à une si petite bête.
« Les petites bêtes ne mangent pas les grosses », me répétait mon mari si souvent. Et mes enfants lui emboîtaient le pas. Cette phrase me donnait la nausée tellement je la connaissais par
cœur, la sentant ramper, venir jusqu’à moi et m’humilier. Elle signifiait tant pour eux, rien pour moi. Elle les rassurait, banalisait, relativisait. Alors qu’elle frôlait juste mon oreille
comme un oiseau de mauvais augure et me laissait plus frustrée que la dernière fois où je l’avais entendue. Petites sont les araignées, les araignées sont petites. Je rabâchais intérieurement
cette phrase comme une jolie rengaine, mais elle ne voulait pas se fixer en moi. Comme si elle et moi avions une incompatibilité de caractère. Elle ne voulait pas de moi. Je ne voulais pas
d’elle. Sitôt que j’arrêtais de l’énoncer elle était partie. Il aurait sans doute fallu que je lui fasse un peu confiance, que je lui laisse plus de place. Mais ce n’était que baliverne selon
moi, et elle l’avait senti. Oui, encore aurait-il fallu que soit petite, cette bête, comme ils le claironnaient. Parce que moi, je ne la voyais pas de cette manière. Quand je me retrouvais
face à ce monstre, - je n’ai pas d’autre mot pour dénommer cette chose - , plus rien n’existait autour. Je ne voyais qu’elle. Un coup de foudre qui remplissait mon horizon de visions
d’horreur, pas d’étoiles scintillantes prédicatrices d’un avenir merveilleux. La romance s’arrêtait à ma position sculpturale, comme si, face à Méduse, j’avais été transformée en statue de
sel. Mon œil se transformait soudain en microscope, loupe à travers laquelle le monstre grossissait. Aucun détail ne m’échappait. J’étais en pleine recherche scientifique, dans un
laboratoire, seule face à mon sujet. Pourquoi alors me sentais-je la proie ? La situation avait subi un inversement. Je devenais petite, objet et non individu, perte de mes facultés
intellectuelles, perte de ma conscience, de mon raisonnement. J’étais projetée en pleine fiction. Ce que je visualisais était pourtant si réel ! Mon côté humain avait été aspiré. J’étais
prisonnière de cette bête hideuse.
Ses gros yeux globuleux, ses mandibules, velues, dégoûtantes, affreuses. J’ai envie de vomir devant tant de laideur. Comment la Nature a-t-elle pu engendrer une telle monstruosité ? Ses
crocs, longs, aiguisés, la bave, qui goutte, alléchée par le futur repas. Puis, elle se recroqueville sur ses pattes, noires, longues, poilues, musclées. Elle va bondir. Mon dieu ! Je ne peux
pas bouger. Elle va me toucher avec tous ces poils, elle va me salir, me souiller. Mes jambes sont engluées. Elle m’a enroulée dans sa soie malsaine. Je ne suis qu’un cocon, son alimentation
mise au garde-manger. Alors, je crie, avec le peu d’air qu’il me reste, je hurle, un appel de fin du monde, la détresse face au déluge. Je ne sais plus. Où suis-je ? Mon hurlement m’a
abrutie, assommée. Il raisonne sans fin dans ma tête, dans mon corps.
Mon mari arrive. Blême. Il se demande ce qu’il se passe. Devant mon teint décomposé, il lève la tête et voit l’araignée. Il souffle, soulagé…inquiet…dépité.
« Ce n’est qu’une araignée, voyons », exprime-t-il, pour me rassurer. Mais je sens une pointe d’amertume. S’il savait que moi non plus je ne comprends pas. Son intervention a le mérite de me
ramener dans la réalité, à défaut de m’apporter du réconfort.
Lorsque je parviens à retrouver la parole, je dis, simplement :
« Tue-la ! » non sans un bégayement et une voix à peine audible.
Il déchausse un de ses pieds et, de sa pantoufle, écrase l’insignifiante bête.
Je me recule pour qu’elle ne me tombe pas dessus, ou qu’elle court vers moi lorsqu’elle atteindra le sol, au cas où elle ne serait pas morte sur le coup. On n’est jamais trop prudent !
Je rentre dans la maison, suivie de mon mari. Je m’assieds dans le canapé, un verre d’eau à la main. Je bois par petites gorgées. La vie coule en moi. Je suis vivante. Tout va bien.
Justement, non. Cette aventure avait été le face-à-face de trop. Cinq minutes suffisent pour marquer au fer la mémoire. Un laps de temps très court qui m’avait paru si long ! J’y étais encore
dans cet espace intemporel.
Mon ennemie me garde prisonnière entre les mailles poisseuses et incassables de son filet. En me narguant de ses gros yeux charbon, elle continue, tranquillement, son travail : tisser sa
toile, étendre son territoire le plus loin possible.
Ma vie quotidienne était un calvaire. Chaque projet, un supplice, même le plus courant : prendre la voiture, chercher le pain, rencontrer des gens. Mon corps était momifié dans une chape
d’acier. Les mouvements requéraient plus de force, plus de temps. J’étais lourde et lente. Je me couchais fatiguée. Je me levais fatiguée. Le sommeil ne servait à rien. Pourtant, le matin,
c’était la première chose à laquelle je pensais : le soir. J’errais sans but, le cerveau dévoré par la peur.
Un jour, dans un éclat de conscience, éblouie par le reflet de ma déchéance, j’ai composé le numéro qu’une amie m’avait confié et que j’avais oublié, enfin me semblait-il. Depuis cette prise
de rendez-vous, j’ai pu, un à un, dénouer les mailles qui me resserraient dans un étau. Cela a pris du temps, de l’énergie. Des moments où je n’avançais plus dans ma libération, où je
régressais même en permettant à mes peurs de me soumettre à leur tyrannie.
Comme lorsque j’étais petite fille, j’ai assemblé les morceaux de mon existence, disposant de pièces qui n’avaient rien à voir avec le tableau d’ensemble, d’autres qui manquaient. Au lieu de
prendre mon mal en patience, je m’excitais pour faire coïncider les pièces entre elles. En vain. Il fallait que je sois prête à accueillir chaque nouvel élément, le tourner dans tous les
sens, l’accepter, m’y habituer, le chérir. Peu importait sa couleur, sa forme, il était à moi, un bout de moi, et pour cela, je n’avais pas d’autre choix que celui de le respecter, quel qu’il
soit.
Je prenais des notes de tous ce que j’apprenais chaque semaine. De longues informations, parfois des bribes. Après plusieurs mois, lorsque j’ai pu mettre de l’ordre dans toutes ces données,
j’ai obtenu ceci :
Les peurs à l’âge adulte proviennent souvent de la petite enfance. Une peur qui se fixe sur un objet anodin, son origine provenant d’un être que l’on ne peut, ne doit pas redouter. C’est mal,
très mal d’avoir peur de sa mère. Car, j’avais peur de la mienne. Pour que ce soit plus vivable pour moi, mon psychisme a déplacé cette peur sur une araignée. Cette vision « grossissante »,
que j’avais de cette bête, est la même que le nourrisson a de son entourage, et plus particulièrement de sa mère, puisque c’est elle qui s’en occupe le plus souvent. Le bébé n’a pas de
langage élaboré, mais un infralangage. La capacité de percevoir ce qui n’est pas dit. Les ondes qui circulent entre les individus. Ce que l’on transmet et ce que l’on reçoit, malgré soi. Sans
doute ma mère m’était-elle apparue comme une intruse, tellement omniprésente que je l’avais senti pénétrer en moi. J’en avais été angoissée, agressée, terrifiée. En grandissant, j’aurais dû
remplacer ce langage archaïque par le langage propre aux humains mais, je ne sais pourquoi, je ne sais comment, j’ai conservé ce mode de communication particulière aux choses. Une perception
qui me confère une personnalité unique, dont je suis fière aujourd’hui, même si cette hypersensibilité m’a souvent fait souffrir, et de laquelle il faut encore que je me préserve.
Les araignées me paraissent toujours aussi laides, et je ne m’amuserai pas à en prendre une dans la main, mais un adulte peut agir sur ses angoisses et ne pas se laisser dominer par elles.
Quand je croise une araignée, je ne me sens plus comme un bébé démuni et dépendant de sa mère. Je sais qui je suis et ce que je veux. Mon mari et mes enfants m’ont retrouvée, encore plus
épanouie qu’avant, et quand ils m’entendent crier, ils savent que ce n’est plus à cause d’un animal noir à huit pattes.