Cette histoire, vraie, a eu lieu dans une petite ville campagnarde de l’Indre. Certains détails m’échappent - les faits remontent à presque vingt ans -, envolés dans les sphères impénétrables de l’oubli ou enfouis dans les méandres nébuleux de l’inconscient.

J’avais à peu près treize ans. Après l’école maternelle et primaire située à proximité de chez nous, mes parents avaient choisi de nous envoyer, mon frère et moi, en collège privé, dans une autre ville éloignée d’une dizaine de kilomètres, l’établissement public souffrant d’une mauvaise réputation. Ils préféraient payer pour offrir à leurs enfants les meilleures chances de réussite.

Lorsque j’intégrai les locaux, je connaissais déjà les lieux. Mon frère, de deux ans mon aîné, était en quatrième. J’assistai aux rendez-vous d’inscription et aux comptes rendus trimestriels des professeurs concernant le travail d’Antoine. J’entrais en terrain connu.

Cette école était un ancien couvent, mais à l’opposé de ce que croyaient mes camarades de primaire qui avaient migré dans l’autre collège, les bonnes sœurs étaient peu présentes et ne dispensaient aucun cours. Elles s’occupaient essentiellement de la cantine et du service. Je me souviens que nous les taquinions avec mes amies : Clara qui, ne voulant pas manger ses betteraves, avait rétorqué à la nonne qu’elle n’avait qu’à les envoyer aux pauvres, ce qui avait mis un terme à ses semonces. Et ce jour où, avec ma meilleure amie Lisbeth, nous avons fermé les volets du réfectoire, abandonnant les sœurs, affolées, aux ténèbres. Nous nous étions cachées tout près afin d’entendre leurs lamentations désespérées. Si elles avaient été si terribles, sans doute ne nous serions–nous pas risquées à de telles effronteries !

Comme dans tout établissement privé catholique, à l’approche de fêtes religieuses telles la Toussaint, Noël, les Rameaux, Pâques, l’Ascension, la Pentecôte, des messes étaient données, auxquelles la participation des élèves était obligatoire. Mais cela ne me paraissait pas être un calvaire. La Chapelle, petite église miniature, se trouvait à l’entrée de la cour de l’école, sur la gauche. Avant de l’atteindre, il fallait passer sous une arche en pierre, puis parcourir, sur quelques mètres, une allée longée de marronniers. Si on continuait tout droit, on aboutissait à l’école maternelle et primaire. Le secrétariat et le bureau de la directrice du collège étaient situés sur la gauche. Il fallait pivoter totalement sur soi-même, comme les aiguilles inversées d’une montre, pour faire face à ladite chapelle. Les salles de classe se trouvaient par derrière. Pour y parvenir, il fallait contourner toute la masse des bâtiments construits en U rectangulaire et gagner ainsi la cour de récréation.

Le temps consacré à la religion était d’environ une heure pour chaque célébration, ce qui nous enchantait pour des raisons aussi peu avouables que la possibilité de manquer les cours. Pour ma part, j’avais l’habitude d’aller tous les dimanches à l’église, mais cette sortie scolaire n’avait rien à voir avec la corvée dominicale. Là au moins, j’étais avec mes copines et j’assistai à une véritable réflexion sur Dieu et la foi. L’explication des saints écrits était orientée de façon à être compréhensible des jeunes esprits. J’aimais surtout les chants, faire résonner ma voix et essayer d’en capturer l’écho, jouer avec Lisbeth à celle qu’on entendrait le plus, comme pendant les cours de musique où nous exercions nos cordes vocales et que nous apprenions, après coup, que la directrice s’était cachée dans la salle avoisinante pour reconnaître la jeune fille qui s’en donnait à cœur joie. « Chanter oui, hurler non », nous réprimandait-elle.

Contrairement aux idées préconçues, l’école privée n’était pas réservée à une élite. Toutes les classes sociales y étaient représentées. La majorité des élèves étaient studieux et polis. Il y avait aussi des cancres, dont mes cousins qui ne rataient aucune occasion de se faire remarquer et avaient fini par se faire expulser. Rien à voir toutefois avec les conditions scolaires actuelles : des blagues parfois scabreuses, comme uriner dans les casiers ou manquer de respect aux professeurs, mais aucune violence ou agressivité. Ces élèves indisciplinés mettaient de la bonne humeur en classe, et on surprenait même les « grosses têtes » à rire. Faire l’aliboron ne restait jamais impuni et se terminait par un sermon chez madame la directrice qui ne savait plus quoi faire pour sauver leur âme, n’ayant comme seule révélation, brillant comme feu ardent, le renvoi définitif de ces récalcitrants hors de ses murs.

La directrice, que nous surnommions « la didile », diminutif de son prénom, était une petite femme, qui me semblait âgée, sans doute à cause de sa chevelure entièrement grise, coupée à la Mireille Mathieu, et qu’elle lissait rigoureusement d’un geste monomaniaque, nous la faisant paraître rigide. D’ailleurs elle était « vieille fille », sans mari ni enfant, plus dévote que toutes les bonnes soeurs du couvent réunies ! Stricte et respectée, elle enseignait les mathématiques. Moi qui détestais cette matière ! Néanmoins, lorsque nous travaillions sérieusement et que nous nous tenions correctement, nous n’avions pas à craindre ses foudres. Elle était sévère mais juste. Je peux avouer que la directrice m’était sympathique, comme la plupart du corps professoral. Ils étaient là, à notre service, avec pour unique objectif, d’obtenir des résultats ! Nos professeurs faisaient leur travail consciencieusement, toujours prêts à nous expliquer, même pour la énième fois, l’élément qui se dérobait à notre compréhension. Je les appréciais plus ou moins, selon la matière enseignée et les notes obtenues.

 

Un seul professeur pourtant me mettait mal à l’aise : Monsieur Lefé. Mon frère l’avait déjà eu en mathématiques, physiques et travaux manuels. Il en parlait peu, et la gêne que l’on décelait dans sa voix lorsque malgré lui il en discutait, révélait qu’il ne l’aimait pas.

En sixième, j’avais évité ce professeur, à mon grand soulagement. Mais l’année suivante, en 1986, je n’y coupai pas. Il nous enseignerait les travaux pratiques, une autre matière pour laquelle je n’étais pas douée. J’avais beau m’appliquer, mes productions n’étaient jamais à la hauteur de mes attentes. Il nous avait demandé de fabriquer un range-cassettes. Evidemment, je ne parvenais jamais à enfoncer les clous, droits dans le bois. Ils ressortaient toujours d’un côté ou de l’autre de la planche. Notre professeur, grand et mince, au visage émacié, les cheveux courts et noirs coiffés en arrière, rôdait comme un rapace entre les tables de ses élèves. Je ne levais pas la tête de peur de croiser son regard sombre et glacial. Ses lèvres fines, pincées, n’ont jamais esquissé le moindre sourire en ma présence. Maintenant que j’y repense, moi qui aime trouver des ressemblances aux gens, il était le portrait d’Etienne Daho, en moins avenant. Malgré son expression antipathique, la sœur de Lisbeth était amoureuse de lui et avait l’intention de le lui faire savoir en lui envoyant un billet doux. Je ne comprenais pas comment on pouvait être charmé par un tel individu. Il ne laissait de toute façon pas indifférent vu les rumeurs qui circulaient à son propos. Nous l’affublions d’un sobriquet qui s’avéra, par la suite, malheureusement fidèle au personnage : « Le Fêlé », son patronyme en verlan. Certains avaient-ils décelé la monstruosité de sa nature ? On disait qu’il « aimait bien les garçons ». J’observais en classe son comportement, ses interventions. Effectivement, il se montrait plus indulgent envers la gent masculine alors qu’il employait un ton cassant avec les filles. Une fois, il avait ordonné rudement à Lisbeth de se dépêcher. J’avais baissé les épaules, me ratatinant le plus possible sur moi-même afin de devenir inexistante. Il semblait vraisemblablement avoir ses favoris, ou alors étais-je influencée par les informations qui couraient sur lui ? On racontait aussi qu’il emmenait certains élèves de quatrième et de troisième en week-end, pour pratiquer le canoë. Tous des garçons, sans exception. Mon frère avait abordé le sujet à la maison, car quelques uns de ses camarades avaient été invités, pas lui. Peut-être Antoine était-il jaloux de ne pas faire partie de l’aventure. De toute façon, il n’était pas sportif et présentait un léger embonpoint.

Puis, un jour, « Le Fêlé » ne revint pas à l’école. Nous n’étions encore qu’au premier trimestre, sans doute après les vacances de la Toussaint. Grâce à une amie de ma mère, dont le fils avait accompagné le professeur dans ses voyages extra-scolaires, nous apprîmes qu’il prenait les adolescents, nus, en photo. Nous n’en savions guère plus sinon que l’investigation s’était enclenchée suite aux suspicions de plusieurs parents quant aux activités de ce professeur et à l’aveu d’un des garçons sur ce qui se passait réellement lors de ces  escapades prétendument innocentes. Je ne sais pas si c’était pour protéger les élèves ou parce que tous étaient tellement abasourdis, mais la situation se calma très vite. Pas de descentes de police, pas de soutien psychologique, pas de discussions déplacées ou de sous entendus licencieux. L’affaire se tassa promptement. Les élèves reprirent leurs petites habitudes, et « Le Fêlé » fut rapidement remplacé.

 

Ce silence me paraît aujourd’hui ambigu. Aussi positif que négatif. Quand actuellement on voit le tapage médiatique de certaines affaires de pédophilie, comme Dutrou par exemple, cette enquête a été réglée d’une main de maître.

Personnellement, malgré les ragots – qui nous distrayaient plus qu’autre chose – je n’avais rien vu venir. Comme personne d’ailleurs. Pourtant, le personnage me faisait frémir. Cette peur était-elle supportable parce que ma condition féminine me préservait assurément ?

Ce silence, qui, en apparence, nous a mis, à l’abri, a-t-il permis aux victimes de s’exprimer pour se reconstruire afin d’avoir une sexualité future épanouie ? Les parents des élèves ont-ils pu être rassurés quant à leur non responsabilité concernant cette mésaventure ? La directrice devait certainement se sentir coupable d’avoir intégré ce manipulateur au sein de son établissement. Et les autres garçons, comme mon frère, qui n’ont pas été choisi pour les sorties, ont-ils pu assumer de ne pas être aussi séduisants que leurs camarades ? Physiquement, la plupart des garçons que « Le Fêlé » emmenait en vadrouille étaient grands, minces, les traits fins. Mon frère n’avait décidément pas le profil.

 

Plusieurs mois après le départ précipité du professeur, sans doute pendant que le litige se résolvait au tribunal, l’événement a été publié dans un magazine spécialisé dans les affaires criminelles : « Le Nouveau Détective.» L’article aurait pu redonner du souffle aux bavardages, mais il n’en fut rien. Je ne sais pas si mes parents achetèrent cette revue. Connaissant ma mère, elle préférait ne pas voir, ne pas savoir. Ils me confirmèrent juste que « Le Fêlé » était un pédophile, terme encore très tabou à l’époque. Il paraît qu’il y avait des photographies comme preuves pour corroborer ce qui était écrit dans la chronique.

La directrice a évité le scandale, ainsi la réputation de l’école n’a-t-elle pas eu à en pâtir. Pas de désertions massives en cours d’année, pas d’élèves en moins à la rentrée suivante.

J’ai poursuivi mes études normalement, et cet épisode s’est estompé au point que cela me paraît presque comme un mauvais rêve. Je ne sais pas comment la sœur de ma meilleure amie a réagi quand elle a appris la vérité sur cet homme. Je suppose que pour une adolescente, cela ne doit pas être facile d’être amoureuse d’un pédophile.

 

Par SAM - Publié dans : Textes courts
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