Entre-deux

Publié le par SAM

Le vent souffle fort au dehors, malgré un soleil franc qui égaye le paysage de paillettes dorées. Le drap blanc fouette l’air, au rythme des bourrasques, comme un fantôme qui se débat pour fuir le monde des hommes.

Sandra, de la fenêtre de sa chambre au premier étage, regarde s’ébrouer le tissu immaculé sur la corde à linge dans le jardin de la voisine. Trois ans auparavant, elle se serait demandé si les pinces allaient résister ou si au contraire la voilure déferlerait telle une vague cotonneuse sur la mer verdâtre du gazon.

Un pan de vie, sa vie qui, à l’époque, ne tenait, elle aussi, qu’à un fil…

 

Sandra percevait clairement la dualité de sa personnalité. Deux instances cohabitaient en elle. Entités propres à chaque individu, mais qui, chez la jeune femme, luttaient infatigablement l’une contre l’autre, la laissant souffrante, épuisée, impuissante.

Ambivalence face aux décisions à prendre. Deux options contradictoires dont l’une devait être adoptée au détriment de l’autre. Cette difficulté, pourtant commune à tout un chacun, s’avérait ingérable pour la jeune femme.

Un déséquilibre avec lequel elle jonglait en permanence. Funambule qui oscillait sans cesse sur le fil du choix, tanguant tantôt vers la gauche, tantôt vers la droite, risquant à tout moment de tomber d’un côté ou de l’autre. Un véritable handicap au quotidien.

 

Avoir du mal à choisir n’est pas si grave tant que la situation concernée est futile. Pourtant, cela mettait Sandra dans des positions ridicules, quand elle devait s’habiller pour sortir, par exemple. Si la scène avait été filmée, les spectateurs en auraient ri !

Prendre une chemise, la passer, la boutonner, se tourner devant le miroir, un petit tour à gauche, un petit tour à droite, ajuster correctement le tissu le long du corps, pincer les lèvres, réfléchir, le visage reflétant les innombrables réflexions qui lui traversaient l’esprit :

C’est bien…bof…nul…affreux…j’enlève…j’enlève pas…je vais être en retard…oh non ! Je peux pas y aller dans cette tenue…et puis tant pis…

Contentement…hésitation…terreur…effondrement…abdication.

Il en allait de même avec la suite : jupe ou pantalon ?…Cette jupe me plaît mais la couleur ne conviendra pas avec celle du chemisier…bon…ce pantalon…mince…il est tout froissé…pas le temps de le repasser…cet autre…pas top…faut que je m’en aille…ça ira comme ça…

Elle aurait pu préparer ses vêtements plus tôt, mais il fallait toujours qu’elle se trouve des prétextes pour se mettre en danger, pour ne pas être à l’heure, pour agir dans l’urgence. Une machine à laver à mettre en marche, un coup d’aspirateur pour que la maison fût propre en son absence, se débarrasser d’une broutille de dernière minute, car si petite parût-elle, elle s’élevait  comme un géant face à Sandra et l’entravait dans sa progression, annihilant tous ses désirs et l’empêchant de voir le reste du monde. La délivrance ne venait qu’avec le nettoyage complet des moindres atomes de poussière, une certaine maniaquerie qui lui permettait de flirter avec un semblant de vie sociale.

 

Cette perte de temps est inconcevable, surtout dans une société où il faut constamment se dépêcher. En particulier pour Sandra qui courait le marathon sur le stade de son existence, par peur de ne pas finir ce qu’elle commençait ou de ne pas concrétiser les projets dont elle rêvait avant de passer la ligne d’arrivée. Crainte d’être poursuivie par son côté sombre, sa bête noire comme elle le nommait, d’être rattrapée et dépassée par elle, de chuter en pleine course sur le sol synthétique de l’oubli, et de la laisser gagner. Sa bête noire était le colocataire de son crâne. Logée, blanchie, nourrie, elle imposait sa présence sans payer de loyer. La jeune femme aurait aimé la congédier, mais elle n’en était pas capable. La bête noire en profitait pour envahir les lieux, court-circuitant le fil de ses pensées. Des idées bizarres traversaient son esprit sans crier gare. Flashes qui lui donnaient la nausée. Quand elle essuyait la vaisselle et qu’elle terminait par les couteaux, elle se voyait, elle, un couteau brandi au-dessus de sa tête et prenant son élan, l’enfonçant dans le corps de la personne près d’elle. La vision durait quelques secondes, suffisamment pour abasourdir la jeune femme. L’image était sombre, les détails confus, mais la violence, qui émanait du geste, s’était fixée dans sa mémoire, et elle avait du mal à l’effacer d’un coup de chiffon comme elle le faisait des gouttes d’eau sur les couverts. Elle parvenait à se raisonner, mais elle restait psychiquement paralysée. Elle avait l’impression d’être un monstre, elle croyait que la folie rôdait et qu’elle allait lui sauter à la gorge.  Et si je passais à l’acte ? Si je tuais vraiment quelqu’un ? pensait-elle, formulant intérieurement ce qu’elle redoutait le plus. Elle ne pouvait plus croiser une lame du regard sans se tenir sur ses gardes. Résister aux signaux lumineux des reflets d’acier.

Dans le train ou le métro, qu’elle prenait parfois pour rencontrer des amies à Paris, elle était à l’affût du moindre fait et geste suspect. Paris, la capitale, la foule. Tout se passe à Paris. Les spectacles, les crimes. Tout se tisse et s’effiloche à Paris. La célébrité, la mort. Sandra, seule, parmi le monde.

Un jour, plusieurs personnes s’étaient engouffrées par la porte du wagon face à laquelle Sandra était assise. Evénement ordinaire. Tout de suite elle remarqua l’homme à l’allure louche. Les cheveux grisâtres en furie, un pardessus noir crasseux, il criait après des êtres imaginaires. Sa bouche, qui s’ouvrait sur un puits sans fond, accentuait l’éboulis de l’âge sur son visage. Trop tard. Le flot des pensées de Sandra se déroula comme une bobine que l’on lâche maladroitement, le fil se dévidant sans que rien ne puisse l’arrêter. Elle voit l’homme sortir un pistolet de l’intérieur de son imperméable et lui tirer dessus. Son cœur bat la chamade. Elle n’a plus de souffle, comme si elle venait de piquer un sprint.

Mon cœur ne résistera pas…ce n’est pas possible…il va claquer…ou alors je vais mourir étouffée…je n’ai plus de salive…ma gorge est sèche…je vais avaler ma langue…

Elle inspecte chaque manifestation physique, se dissèque de l’intérieur, écrit le scénario de sa propre mort.

L’espace non plus ne lui paraît plus sécurisant. Il se rétrécit au point que ses bords se rapprochent jusqu’à l’écraser. Le contraste entre l’obscurité des tunnels et les lumières de la rame devient de plus en plus intense, effet épileptique qui enflamme ses yeux de douleur. Ne surtout pas fermer les paupières, voir ce qui se passe, savoir. Les sons scandés par la ferraille qui crisse sous la vitesse de la voiture, les odeurs aussi l’étourdissent, comme les relents de ces corps avachis les uns contre les autre, leur sueur, leur haleine. Les éléments extérieurs cherchent à lui faire perdre la raison, à la faire basculer dans un tourbillon où elle ne sera qu’une marionnette sans défense, s’évanouira, sera à la merci d’autrui.

Elle baisse la tête, se rassure comme elle peut en se concentrant sur un point précis, ses mains serrées comme en prière. Oublier ses perceptions aliénantes. Se persuader qu’elles émanent de son imaginaire et non du réel. Invoquer une autorité divine, à défaut d’autre solution.

Seigneur, faites qu’il descende au prochain arrêt !

Le temps aussi subit une métamorphose. Il s’étire. Les secondes paressent et lambinent sur leur tour de piste. Le métro file et semble ne plus pouvoir s’arrêter. Sandra guette le moindre bruit qui indiquerait un changement d’allure, sans jamais lever le regard vers cet étranger qui tient sa vie entre ses paumes sans doute poisseuses.

Enfin le métro freine et s’immobilise. Ouf, je suis sauvée !

C’est avec un extrême soulagement que la jeune femme voit l’homme emprunter les escaliers vers la sortie.

Sandra est en nage. Ses mains ruissellent. Elle grelotte de froid. Son corps s’est tellement crispé sous l’angoisse qu’en se détendant, il tremble, corde qui vacille et perd de sa consistance au relâchement lorsque l’on a trop tiré dessus.

 

Toute la journée elle repensa à cette pénible expérience, ainsi qu’à toutes les autres qui, ces derniers temps, lui rendaient la vie insupportable. Mais cette dernière épreuve, où elle avait cru mourir, avait été la goutte qui avait renversé le flacon de son endurance. Il faut que cela cesse sur le champ. Jamais plus je ne veux revivre un tel cauchemar. Elle s’en fait le serment. A 28 ans, elle aurait voulu être une jeune femme épanouie, jouir de l’existence qui s’offrait à elle, ne plus trimbaler ce nuage de poisse qui trônait au-dessus de sa tête, obstruant son horizon, restreignant ses mouvements, gelant ses envies et menaçant, à tout moment, de s’abattre sur elle telle l’épée de Damoclès.

 

Le soir, en rentrant dans sa maison, - cocon lui procurant encore de la quiétude -  elle fit des recherches sur Internet concernant les soins contre les phobies. Elle apprit que les thérapies cognitivo-comportementales ou TCC permettent d’en venir à bout en mettant le patient en situation, bien qu’un bémol subsiste, les psychologues cliniciens et psychanalystes ayant démontré que cela ne faisait que déplacer la phobie. Celle, pour laquelle on consulte, disparaît pour se réincarner sous une autre forme. La rapidité de la guérison et les résultats encourageants apportent tout de même, aux patients, un espoir incontesté.

Sandra était tentée par cette solution, pressée d’en finir avec cette souffrance, mais son véritable souci était de se délivrer définitivement de toutes ses peurs irraisonnées. Pas d’en ajouter de nouvelles.

Elle décida de prendre rendez-vous chez une psychologue clinicienne. Pour optimiser ses chances de s’en remettre à quelqu’un de compétent, elle se renseigna auprès de son médecin généraliste et de ses quelques connaissances. Ils lui communiquèrent un nom, une adresse grâce à la réputation et le bouche à oreille circulant sur cette spécialiste.

 

Quinze jours plus tard, Sandra se rendit à sa première entrevue. Assise dans la salle d’attente, pièce désuète composée de chaises vétustes et d’une plante verte qui se prélassait devant la fenêtre, la jeune femme appréhendait la rencontre. Ses moins étaient moites ; elle avait beau les essuyer sur un mouchoir en papier, la transpiration continuait de les humidifier quoi qu’elle fît. Entreprendre cette analyse équivalait pour elle à jouer la carte de la dernière chance. Du plus loin qu’elle se souvenait, elle avait toujours, à un degré variable, souffert d’angoisses, de dépressions. Avec le temps, les symptômes n’avaient fait que s’amplifier. L’emprisonner dans un fonctionnement morbide. Son médecin lui avait prescrit des antidépresseurs et des anxiolytiques pour l’apaiser, mais elle avait noté une anesthésie des sens : le ciel bleu, le rire des enfants, les beaux vêtements exhibés en vitrine ne lui procuraient plus aucune émotion. Elle ne ressentait rien. Chloroformées les terreurs. Mais à quel prix ?

La porte s’ouvrit ; une femme d’une quarantaine d’années la salua et la pria d’entrer. Sandra observait celle qui recevrait ses confidences moyennant finance, investissement qui ne passerait pas inaperçu dans son budget – plus exactement dans celui de son mari - car sans emploi, c’est lui qui payerait. La jeune femme put mettre un visage sur la voix chaleureuse entendue au téléphone lors de la prise du rendez-vous. Des cheveux châtains, éclaircis de mèches grisonnantes, étaient rassemblés en une queue de cheval basse, coiffure appliquée et simple ; des yeux marron-verts rassurants au regard placide ; un visage allongé au front dénudé, un nez à l’arête fine et des lèvres pleines. Un personnage qui parut immédiatement sympathique à Sandra. Elle s’assit dans le fauteuil face à la psychologue. Un bon mètre séparait les deux sièges. Détail important qui permit à la patiente de ne pas se sentir oppressée dans un espace réduit. Elle n’étouffait pas sous l’inquisition des questions. Sandra se connaissait assez pour savoir qu’à tout moment elle pouvait refuser d’aller au bout de l’aventure, se refermer comme une huître sur la perle de son inconscient. Elle expliqua la cause de sa venue, survolant ses phobies et autres angoisses avec, malgré tout, des variations d’élocution, passant de muette à faconde. Elle exposa aussi ce qu’elle attendait d’une telle démarche. Elle estimait ne pas trop demander que d’espérer un jour être en paix avec elle-même. Madame Tourmons accepta de revoir la jeune femme et lui donna rendez-vous toutes les semaines.

Au bout de deux mois, à raison d’une heure hebdomadaire, Sandra était suffisamment en confiance pour attaquer ses problèmes en profondeur. En relatant son parcours de vie, les circonstances de sa naissance, sa place dans la fratrie, les métiers de son père et sa mère, ses études, la jeune femme avait permis à la psychologue de constituer son anamnèse. Sandra était désormais prête à s’immerger dans les abysses de ses affres.

Elle s’allongea sur le divan. Là, elle arriva à parler des flashes qui dérangeaient ses activités même les plus banales, la plongeant en plein ouragan. Sa peur, décuplée, prenait corps sur tout et n’importe quoi, n’importe quand et n’importe où. Bien sûr, les psychotropes lui permettaient d’avoir une vie moins douloureuse. Mais Sandra souhaitait que cette béquille médicamenteuse ne fût que ponctuelle, tremplin vers l’aller mieux.

 

Les séances s’enchaînaient, apportant des réponses à Sandra, promesses d’un avenir sans failles, la bouleversant aussi par l’incompréhension et l’égarement que les paroles de la psychologue provoquaient en elle. Parfois sa vie quotidienne se faisait docile, la jeune femme avançant habilement sur le fil de ses jours tranquilles. Parfois ce fil devenait si retors que Sandra chancelait, conservant tant bien que mal un équilibre précaire.

Elle attendait avec impatience sa prochaine séance, invoquant le déclic qui la ferait s’évader de cette geôle qui se resserrait de jour en jour sur elle.

Il lui arrivait également d’enrager contre cette psy qui ne faisait rien pour elle, qui ne lui communiquait aucune solution.

C’est elle qui a fait des études sur les comportements humains, pas moi ! Alors, quand va-t-elle me dire comment on fait pour s’en sortir ?

Sandra était tellement affolée qu’elle évacuait sa colère en la rejetant sur la psychologue, cherchant du réconfort en désignant un coupable, des mots qu’elle ne pensait pas, une résistance normale à la thérapie, une remise en question saine.

Quand le cyclone était passé, l’espoir apparaissait de nouveau derrière de gros nuages grisâtres qui s’écartaient sur son passage.

 

Cette recherche aux tréfonds de son âme se répercutait sur son activité onirique, faisant resurgir sous forme de rêves certains éléments de son passé refoulé. Un jour Sandra décrivit un de ses cauchemars à Madame Tourmons :

    Je marchais dans une ville. Je suppose que c’était en ville car il y avait beaucoup de monde, et tout paraissait terne. J’avançais droit devant moi jusqu’à ce que je regarde les personnes qui m’entouraient. On aurait dit des robots car leurs gestes étaient stéréotypés et leurs yeux vides. J’ai commencé à prendre peur, je me sentais seule, perdue. Tous ces gens n’étaient que des zombies, marchant sans but, une vie monotone, un boulot chiant à mourir. Tout ce que je déteste. J’étais tellement paniquée que je ne savais plus ce que je devais faire : continuer, faire demi-tour ? J’étais paralysée. Alors je me suis mise à hurler, et c’est là que je me suis réveillée.

Après avoir écouté sa patiente, la psychologue prit la parole :

    Que pensez-vous que ce rêve signifie pour vous ?

    Tous ces gens, ce sont ceux que je rencontre dans la rue. Ils ont une vie normale…enfin, plus normale que moi, un travail…donc un salaire. J’aimerais bien moi aussi toucher de l’argent, mais d’un autre côté, me coucher tous les soirs en me disant que le lendemain il faudra que je me lève tôt pour aller bosser, voir les mêmes gueules toute la journée, faire un boulot qui m’emmerde, rentrer le soir et faire le ménage …et ça, tous les jours… rien que d’en parler ça me fout la gerbe.

Sandra, sous ses airs policés, utilisait un langage fleuri, seulement lorsqu’elle était à l’aise, comme ici, dans le cabinet de sa thérapeute. Sans faux semblants, elle pouvait s’exprimer avec les mots, qui pour elle, résonnaient vrais.

La psychologue proposa une interprétation possible du rêve de la jeune femme.

    Cette population, que vous décrivez comme effrayante, vous apparaît ainsi car vous vous dites qu’ils sont normaux et que vous ne l’êtes pas. Vous vous sentez hors norme. Mais qui est dans le vrai, eux ou vous ? Ils mènent la vie qu’ils ont choisie, qu’ils ont estimée la meilleure pour eux. Vous, vous avez choisi autre chose. Personne n’a tort, personne n’a raison.

Madame Tourmons fit une pause, laissant le temps aux informations de faire leur chemin jusqu’à la sensibilité de Sandra, puis elle poursuivit :

    Je me permets de partager avec vous ce qui me vient comme idée, vous en ferez ce que vous voudrez. Ce rêve me fait penser à votre difficulté à choisir, cette dualité en vous, cette contradiction que nous avons déjà maintes fois abordée. Nous sommes tous, moi y compris, composés de dualité. Après cela dépend du dosage, si je puis m’exprimer ainsi. Cette foule correspond au social vers lequel vous stoppez immédiatement tout contact. Cette promenade à travers la ville correspond à l’aventure oedipienne. L’Œdipe ce n’est pas simplement l’amour de la petite fille pour son père et la rivalité avec sa mère qui en découle. Ça englobe tout ce qui ce qui concerne le  sexe, et plus largement, la relation entre les gens…

    Le social ! surenchérit Sandra comme répondant à un quizz où l’enjeu n’était pas ici des millions d’euros à gagner, mais la capacité de vivre et non plus de survivre.

    Oui, acquiesça la psychologue, comme si votre Œdipe avait été arrêté.

Alors, la patiente évoqua une nouvelle fois les événements qui avaient pu stopper la construction de sa personnalité. Elle en avait déjà parlé, supposant l’importance des informations, mais de là à expliquer un tel phénomène… Elle se retrouvait décontenancée.

Petite fille, Sandra prenait ses douches avec son père. Alors qu’elle avait 6 ans, - peut-être plus, peut-être moins, elle ne s’en souvenait plus précisément -, sa mère lui spécifia qu’elle ne devait plus se laver avec lui, qu’elle était grande maintenant, sans autres explications. Sandra avait également du mal à s’endormir le soir ou après des cauchemars. Elle rejoignait ses parents. Jusqu’au jour où sa mère, probablement à la même époque, décida que Sandra était trop âgée pour partager le lit conjugal, et ce fut la mère qui dormit avec l’enfant. Qu’avait pu élaborer comme théorie cette petite fille pour expliquer ce subit changement d’habitude ? Que pouvait signifier l’interventionnisme dominateur d’une mère sur son mari ? Sandra n’avait sans doute pu expliquer ce procédé que par la certitude de la menace paternelle. Mais que pouvait bien lui infliger ce père ? Ce fut sans doute le cheminement que suivit le cerveau de Sandra, questionnement qu’elle refoula pour ne pas s’encombrer d’un fardeau trop lourd. Sa mère, en agissant de manière si « castratrice », malgré son intention de bien faire, avait bloqué l’Œdipe de sa fille.

Sandra avait du mal à définir son père. Peut-être n’avait-il pas été assez présent dans sa vie, ne s’imposant pas, laissant son épouse prendre le contrôle. Mais une chose était sûre pour la patiente : il était nuisible. Comme dans ses cauchemars où il la poursuivait d’un couteau, phallus métallique, avec l’objectif de la tuer, et ses yeux globuleux injectés de sang, ce regard de haine lui reprochant d’être de trop. Il s’approchait d’elle et la poignardait. Sous la sensation atroce de l’impact imaginaire, elle poussait un cri, déchirant la nuit et son sommeil. Elle se réveillait en pleurs, bouleversée. Elle se persuadait que ce n’était qu’un rêve, mais l’impression d’être celle à anéantir s’était glissée sous les draps, l’empêchant de se rendormir. Toute la journée elle traînait cette angoisse latente.

 

Après un an d’analyse, elle voulut connaître le diagnostic que Madame Tourmons avait établi à son sujet. Normalement, les psychologues ne divulguent pas ce genre d’information, mais Sandra se fit tellement insistante que la spécialiste lui accorda le droit de savoir, ayant compris à quel point cela était crucial pour sa patiente. Sandra n’était pas une néophyte en la matière puisqu’elle lisait depuis de nombreuses années des revues et des livres de référence traitant de Psychologie. Lorsque Madame Tourmons lui apprit qu’elle était « état limite », la jeune femme ne fut pas étonnée outre mesure, le supposant depuis longtemps, mais une grande peur l’envahie, car elle savait à quel point cette pathologie demeurait mystérieuse. La psychologue sentit son trouble et la rassura sans plus attendre, apportant des nuances à l’aspect figé de ce terme.

    L’« état limite » se définit par la position intermédiaire entre une structure névrotique et une structure psychotique. En ce qui vous concerne, on retrouve tous les symptômes : ambivalence, dépressions, angoisses, phobies. Le problème de l’Œdipe n’est pas encore résolu – ça c’est la part névrotique-, et vous utilisez des mécanismes de défense propres aux psychotiques : le clivage, l’idéalisation, le contrôle. Rien n’est jamais gelé, vous le savez bien. Depuis que vous venez, je trouve que vous êtes moins dans le contrôle. Vous le dites vous-même, vous n’êtes plus aussi maniaque en ce qui concerne le ménage.

    Est-ce que je risque à tout moment de chuter dans l’une au l’autre des structures ?

    Là encore, rien n’est déterminé à l’avance. Je suis là pour vous permettre de moins souffrir, de vous aidez à vous accepter telle que vous êtes.

A la lumière des explications tranquillisantes de Madame Tourmons, Sandra put envisager l’avenir sous un jour nouveau. Elle comprit ce sentiment de déséquilibre, d’être en permanence sur le fil, au-dessus du vide, la sensation constante de basculer de gauche à droite, cette insécurité omniprésente qui pouvait la faire trébucher, cette lenteur à avancer au quotidien, et ce refus net de poursuivre sa route lorsque l’angoisse écrasait tout.

Elle ne se sentit plus seule, la psychologue la soutenant dans sa thérapie.

 

Cette analyse est un travail, un vrai. Il demande une réflexion incessante. Travail d’observation : Sandra notait toutes les informations qui pouvaient l’aider à trouver une solution ; travail de mémoire : elle s’immergeait dans ses souvenirs d’enfance, réminiscences qui auraient pu expliquer les causes de ses peurs. Certaines scènes empruntaient le trajet de l’inconscience vers la conscience sur le flot des rêves. Au réveil, Sandra griffonnait chaque détail de son activité onirique. Des pièces du puzzle trouvaient ainsi du sens alors que d’autres persistaient à demeurer dans le noir.

Ensemble, Sandra et la spécialiste décortiquaient chaque parcelle de données qui auraient pu constituer une ouverture vers un ailleurs supportable pour la patiente.

Il faudra plusieurs années pour que Sandra atteigne la guérison totale, consolide par la suite les acquis, évite les rechutes.

 

Le vent s’est calmé au dehors. L’éclairage naturel a perdu de son éclat. Le soleil est bas, maintenant, à l’horizon. Sandra observe le drap qui pend, sage, sur la corde à linge. Une ou deux pinces se sont décrochées sous l’assaut des rafales, mais le tissu a tenu bon. Les lèvres de la jeune femme s’épanouissent en un sourire. Sa vie, tel ce linge, aura à subir encore bien des tempêtes, puisque rien n’est jamais gagné d’avance, que tout ne tient qu’à un fil. Mais elle sait qu’elle a désormais les ressources suffisantes pour braver les forces du destin et garder le cap droit devant.


Publié dans Nouvelles

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Commenter cet article

" Charly " 28/07/2008 20:16

Oh que j'aime ce genre de texte, dense, riche. Du concentré d'où on peut retirer beaucoup de choses. Et cette image de la corde à linge avec son tissu malmené par le vent, quel talent !Je ne peux m'empêcher de m'intérroger sur la part autobiographique qui se serait immiscée. C'est peut-être un défaut chez moi. Je vois toujours une raison cachée au choix d'un texte. Une libération, une explication qui ne se veut pas affichée comme telle.Quoiqu'il en soit, j'ai pris beaucoup de plaisir à accompagner cette Sandra sur son parcours émotionnellement houleux et intense. Le drap est calme maintenant, il revient de loin.Charly...

chrystelyne 03/07/2008 18:30

J'avais déjà lu ce texte et il m'avait déjà beaucoup interpellée par  l'émotion , la sincérité la pudeur et nénmoins très grande intensité  qui s'en dégagent ! le titre est fort bien choisi   pour  résumer ce parcours  de vie entre normalité , banalité et  différence voire  folie, entre acceptation et rejet , un beau parcours  lucide et volontaire  pour arriver à être soi  ,pour  vivre  en paix sans renier  sa personnalité détonnante dans un monde formaté !