Mes silences

Publié le par SAM

Mes silences sont mon essence, l’éther distillée en cathéter comme une cure de jouvence. Elle endort les monstres qui peuplent mes nuits, les dangers qui se dressent contre mes jours. Elle tranquillise mes insomnies, sécurise mon parcours.

 

Si j’ai longtemps braillé comme un nouveau-né au faîte de sa naissance, piaillant de la reconnaissance : « Regardez-moi, je suis là, j’existe ! », maintenant, je me tais.

 

J’ai craché ma colère, je l’ai dégueulée à en déverser mes boyaux sur la place publique. Cet amour auquel j’avais droit et qui m’a été refusé. Pourquoi ? Pourquoi ?

J’en ai bousillé de l’énergie à me poser des questions stériles, à chercher des réponses vaines. J’ai baragouiné pour rien, j’ai radoté inlassablement les mêmes inepties, j’ai postillonné à noyer mes auditeurs sous le flot de mes monologues incessants. J’ai bien failli y laisser ma peau, tomber au fond du puits en étant sûre que personne ne viendrait me sauver.

Je me suis vidée de ma haine. Je lui ai donné vie en la nommant. Je lui ai donné une identité, des vêtements. Et quand elle a eu tout pris, abandonnant ma dépouille, peau sur les os comme de vieux oripeaux, et cette lucidité increvable, elle a disparu tel un enfant adulte qui quitte ses parents, une fois autonome. Ingrate !

Cette lucidité, elle aurait pu me la voler comme elle m’avait pillé tout le reste. Cette lucidité, cruelle, qui ne m’épargnait rien de cette déchéance dans laquelle je me trouvais, à cause d’elle. Je voyais tout. Je sentais tout. Cette conscience était terrible. C’est elle qui m’obligea à réagir alors que je ne souhaitais que la mort. J’avais encore un cœur, des sentiments, et c’est cela qui me fit choisir la vie. Sur le moment, je détestais cette lucidité, ce cœur, ces sentiments. Qu’ils me foutent la paix ! « Silence ! » aurais-je voulu leur imposer. Un silence de vide, où il n’y a plus rien. Un silence de résignation. Un silence de mort. Mais je les entendais murmurer à mes oreilles : « Lève-toi ! » J’engageais avec eux une lutte sans merci. Ils s’époumonèrent à utiliser tous les styles en leur pouvoir : ils chuchotèrent, ils fredonnèrent, ils babillèrent. Voyant que rien n’y faisait, ils employèrent la manière forte : ils bourdonnèrent, ils ronchonnèrent, ils grondèrent. Rien n’y fit. Alors ils gémirent. Et j’eus pitié d’eux.

 

Je me suis relevée, j’ai regardé autour de moi, j’ai écouté aussi. Les larmes ont dégouliné de mes yeux. Je n’étais pas sèche, j’avais encore de la vie, ma sève qui suppurait de moi et qui me signifiait : « Tu es vivante ! »

J’avais usé toute ma salive, j’en avais inondé ma haine. Cela n’avait peut-être pas été complètement futile. Je l’avais peut-être purifiée, métamorphosée en espace neutre, vierge où tout reste à écrire, à construire. Et moi seule disposait de l’encre, autre fluide pour laisser mon empreinte, et du ciment, pour bâtir la forteresse de ma personnalité. J’étais maîtresse des lieux de mon propre corps, de mon âme personnelle. Il m’incombait de les remplir comme petites boîtes à trésors que l’on traîne partout derrière soi. Collections de ces petites choses qui marquent on ne sait trop comment, on ne sait trop pourquoi. Ça procure du bonheur, un pincement au cœur, et c’est tout ce qui importe. Cet amour qu’on ne m’a pas offert, je vais le prendre moi-même, comme on cueille une fleur, ou ramasse un caillou, lors de promenades sur les chemins du destin.

Et cette existence ne m’est plus apparue comme désert de sens. J’ai comblé mes manques de silences. Ils n’étaient plus silences-vide, silences-résignation. Recherche de la mort. Ils sont devenus les poignées auxquelles me raccrocher en cas de doute, les cannes sur lesquelles m’étayer quand l’angoisse essaye de faire flancher. Il me fallait une protection contre l’agression de l’extérieur. Mes silences ont formé une ronde autour de moi, ils m’ont englobée toute entière. Je me suis laissée bercer par leur chant ouaté, ballotter dans le cocon molletonné de coton. Une grosse bulle à la fraîche odeur de savon, qui jamais n’éclaterait.

Cette enveloppe translucide servait de filtre : les douces sensations pouvaient pénétrer alors que toutes intrusions intempestives étaient systématiquement rejetées après avoir rebondies telles des balles de tennis sur les cordes d’une raquette. Cette membrane savait d’instinct ce qui était sain pour moi. Elle était une extension de mon épiderme, une seconde peau, un prolongement de moi. Les éléments jugés « bons » me parvenaient sous forme de stimuli qui s’étendaient dans la bulle jusqu’à l’envahir toute. Ils ondulaient jusqu’à moi, ondes qui provoquaient des frissons sur ma peau. Petits chocs électriques, agréables, dont la fréquence peu élevée suffisait à me transmettre un message positif. Lorsque toutes les parcelles de mon corps furent parcourues par ces vibrations soyeuses, elles s’insinuèrent par les pores de ma peau et plongèrent en mon cœur. Elles furent répandues comme le sang dans les artères, m’apportant ma dose d’émotions, substance non illicite à laquelle je me dopais.

Je me sentais vivante comme je ne l’avais jamais été, arbre dont les racines tressaillent au contact de l’eau, les feuilles frémissantes sous les dards du soleil.

 

Mes silences sont mon essence. Cette bulle, dans laquelle ils m’enclosent, est le fruit des flux et reflux qui naviguent entre l’intérieur et l’extérieur de moi. Je n’ai plus peur des silences, du silence. J’ai su lui tendre mon ouïe, j’ai su l’entendre, et c’est inouï tout ce qu’il a eu à m’apprendre.

 


Publié dans Prose

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Malka 15/06/2008 16:36

Je te propose un tag littéraire (c'est juste une invitation amicale et non une obligation). A très bientôt Malka

Malka 10/06/2008 22:14

Ne plus avoir peur de ses silences, savoir les accepter et les écouter... J'ai beaucoup aimé ce teste car je m'y retrouve.Amitiés Malka

« Charly » 10/06/2008 15:58

Je viens de le relire, je n'étais pas tranquille, ni trop fier de mon premier commentaire.Ton texte me fait penser au fait qu'on finit par se faire à ce qui nous arrive, à en tirer des leçons et en prendre son parti.Je l'ai mieux apprécié en seconde lecture.Charly...

« Charly » 10/06/2008 15:52

Je découvre ton blog, après ton passage chez moi et je ne le regrette pas. Le temps me manque, mais je reviendrai.Ce que j'ai lu m'a plu. Une confession à voix haute sur les effets du silence et des cris. A relire lentement. Je repasserai.Charly...

Xavier 04/06/2008 19:46

Chère Myriam que de rage et d'appaisement à la fois ;  un texte qui vient du fond de l'âme je dis pas des tripes ; un texte qui hurle comme un silence effroyable sidérant ; tu pourrais le dire sur scène avec un fond de guitarre basse ; bises bises Xavier