Pauline pose son livre sur la table basse du salon. Face retournée. Elle ne parvient plus à lire, les lettres se voilent de stries lumineuses, de scintillements, de trous dans le champ visuel. Aura qui l’empêche de fixer un point précis. Elle frotte ses globes oculaires pour apaiser cet aveuglement fatigant. Le pourtour de sa bouche la picote aussi, comme des fourmillements de cheveux frôlant sa peau. De ses doigts elle dégage la mèche imaginaire. Sa tête devient lourde. Le côté gauche la brûle. Elle passe ses mains sur son front, massant de son index et de son majeur ses tempes qui lui font si mal ! La douleur ne s’estompe pas, elle se répand jusqu’aux mâchoires, descend dans le cou et les épaules. Alors elle se lève et se dirige vers la salle de bains où elle fait fondre deux comprimés dans un gobelet d’eau. Elle avale le liquide avec une grimace de dégoût.

Elle pénètre dans sa chambre et respire l’odeur du linge fraîchement lavé. Elle pousse la porte derrière elle pour qu’aucun bruit ne tambourine à ses tympans. Elle ouvre les fenêtres, rabat les volets afin que la lumière ne lui explose pas aux yeux. Verrouiller son corps dans un espace clos. Se claquemurer pour se protéger des agressions extérieures éventuelles. Elle s’allonge sur son lit et ferme les paupières. Engourdie, elle se glisse sous la couette pour réchauffer les tremblements de son corps. Un pic vert lui martèle l’intérieur du crâne. Ça tape, ça cogne ! La sensation devient lancinante, omniprésente, la tête dans un étau, emprisonnée dans un casse noisette dont la pression irrépressible tente de faire éclater la coquille. C’est insupportable ! Même les médicaments demeurent inefficaces.

 

Plusieurs années que la trentenaire souffre ainsi, et cela s’est aggravé avec le temps. De pire en pire ! L’angoisse de demeurer impuissante face à ce mal augmente la peur, qui engendre le mal dans un enchaînement sournois. Un cercle vicieux dont elle ne peut plus se délivrer. Son désespoir est si considérable qu’elle souhaite mourir lors de ces manifestations violentes plutôt que supporter un tel supplice. Certains riraient bien d’elle et de ses lamentations. Tout cela pour des maux de tête !

Dans son cas, il ne s’agit pas de simples céphalées. Pauline est migraineuse, comme douze pour cent de la population, selon un article qu’elle a lu sur le net. De véritables crises qui lui gâchent l’existence. Elles se manifestent, en grande majorité, le vendredi soir, quand le stress retombe. L’accumulation de fatigue d’une semaine de travail qui s’extériorise le week-end. Parce qu’avant, la jeune femme ne peut se le permettre. Elle est maîtresse d’une classe de CE2, et cette fonction réclame son attention. Le vendredi soir, lorsqu’elle a fini de tenir son rôle, son organisme se relâche et lâche le trop plein amassé durant cinq jours. Quand elle sent que la migraine n’est pas loin, elle la coupe dans son élan en se soignant et en s’allongeant au calme dans le noir. Mais la culpabilité la rattrape, car si à l’école elle est responsable de ses élèves, à la maison son fils de trois ans a besoin de sa maman. Pauline l’éduque pratiquement en solitaire, son mari cumulant deux emplois. Le garçonnet devine que sa mère n’est pas au mieux de sa forme, alors il reste bien sage à se distraire dans sa chambre, pièce contiguë à la sienne. C’est terriblement frustrant de travailler toute la semaine, d’avoir deux jours pour se reposer, profiter de sa famille, et de passer ce temps-là à gémir au fond de son lit, ne rien pouvoir faire d’autres qu’attendre encore et toujours la fin de l’attaque ! Ne pas pouvoir partager en totale harmonie les repas, les nausées bloquant la faim. Des journées condamnées à souffrir et des nuits blanches à errer dans le noir à la recherche de la position adéquate afin de caler la tête endolorie et de trouver le sommeil.

 

Pauline consulte un médecin généraliste qui a su diagnostiquer son mal : migraines, mais ne l’a envoyé auprès d’aucun confrère spécialisé. Il lui a prescrit un premier traitement de fond qui s’est avéré inefficient, puis un second que la patiente a rapidement abandonné car il l’endormait. D’elle-même elle est allée voir son dentiste pour vérifier si la cause de ses affections ne se situait pas au niveau des dents, vu ses douleurs à la mâchoire. Mais le spécialiste a infirmé cette hypothèse.

Seule elle cherche des réponses, des astuces qui pourraient la soulager : prendre un bain chaud, se détendre… Parfois cela fonctionne, parfois non. Elle en parle autour d’elle pour ne pas s’isoler davantage, désireuse de recevoir un peu de réconfort. Certaines de ses amies lui conseillent d’essayer l’homéopathie, la phytothérapie, ou des remèdes vieux comme le monde : le bâton de menthol avec adresse à l’appui où pouvoir se le procurer, car il n’est pas vendu en pharmacie. Mais Pauline se sent trop désemparée pour agir, réagir et combattre son fléau. Terrassée par la douleur, elle ne trouve plus l’énergie nécessaire qui lui permettra de sortir la tête de sous les draps. Elle se cache, fuit ce monde qui la surmène tant. Son corps s’exprime, et la jeune femme l’écoute du mieux qu’elle peut en lui octroyant ce repos salvateur. Néanmoins, ne serait-il pas préférable de se délasser avant que n’advienne la crise ? Au cours de la semaine, prend-elle seulement le temps de se faire plaisir ? Rarement, elle en est bien consciente. Elle est là, présente, plus spectatrice qu’actrice de sa propre vie. Pourtant elle apprécie son métier et ses élèves, leur apprendre les bases de cette langue, sa langue, qu’elle aime tellement ! Partager avec eux sa passion de la littérature fantastique en leur narrant des contes merveilleux…Vraiment, elle s’estime comblée. Une fois chez elle, Pauline est heureuse de se consacrer à sa famille, à son foyer : s’amuser avec son fils, discuter avec son mari, arranger la décoration des pièces…

Pourquoi les migraines surgissent-elles dans un moment aussi agréable ? Peut-être ne peuvent-elles s’extérioriser que dans un lieu où le corps s’imprègne d’une totale confiance, où il peut s’abandonner en toute quiétude…Révélations somatiques d’un événement en apparence bénin, puisque passé inaperçu, et qui s’avère être inconsciemment plus grave : une vétille métamorphosée en traumatisme. Elle analyse, en remontant le fil des jours, ce qui a pu la contrarier, même le moindre incident : un écolier qui n’a pas voulu écouter, son fils qui a laissé son petit déjeuner, l’oubli d’un titre d’ouvrage à emprunter à la médiathèque…Malgré tout, souffrir autant pour des broutilles, elle n’y croit pas. Pour elle, il n’y a plus d’espoir. Sa vie entière sera jalonnée de migraines. Trente-trois ans, c’est trop jeune pour subir de tels ennuis de santé ! Surtout qu’elle prend garde à ne pas abuser des aliments censés intervenir dans la déclenchement du malaise : le chocolat, les noix, l’alcool, le tabac…Refuser de sortir car la migraine empêche toute frivolité, ce que l’entourage peine à comprendre, culpabilisant doublement Pauline. Et aucune fierté à connaître le préjudice qu’ont supporté avant elle les plus grands auteurs, ceux qu’elle admire particulièrement : Alfred de Vigny, Victor Hugo, George Sand, Guy de Maupassant, Virginia Woolf, entre autres. Mince compensation. Pauline se dit qu’il faut plus que de simples migraines pour devenir écrivain. Elles ne suffiront jamais au talent…

Quand enfin la crise s’évanouit, Pauline goûte alors une période de grand soulagement, comme si son cerveau avait effectué son nettoyage de printemps. Ses idées lui paraissent claires, et très vite l’euphorie la gagne.

 

Un jour que Pauline profitait de cet état de ravissement, elle a chipé les lunettes de son mari, qui en porte depuis un bon moment déjà. Myopie. Pour se moquer de lui et faire le clown, la jeune femme endosse les montures, trop grandes. Instantanément elle est interrompue dans ses pitreries et n’a soudain plus envie de plaisanter. Quelle surprise de s’apercevoir que l’environnement lui apparaît miraculeusement net ! Plusieurs fois elle s’assure de la différence entre sa vue normale et celle avec verres en jouant avec les branches. Pas de doute : sans, sa vision de loin est floue.

Elle n’hésite pas et décide de prendre rendez-vous chez l’ophtalmologiste. Après une série d’examens : lire des lettres de plus en plus minuscules, fixer une lumière vive, le médecin n’a plus aucun doute quant aux problèmes de Pauline : elle est myope. Elle lui expose ses activités, ses migraines aussi. Il lui explique que ses yeux se sont habitués à une forte mobilisation pendant la lecture, que ce soit de livres ou sur l’écran d’ordinateur. Ils ont développé une stratégie pour mieux voir de près, au détriment de sa vision de loin.

Quel bonheur de pouvoir contempler la nature, d’en redécouvrir chaque détail, le découpage des branchages !

Comment a-t-elle pu rester si longtemps dans l’approximatif sans soupçonner quoi que ce soit ? Le changement s’est opéré de façon si lente que Pauline s’est habituée au fur et à mesure à son handicap visuel. Cela se rencontre très souvent au dire du médecin, et la solution réside souvent sous nos yeux, parfois même dedans. Bien sûr elle peinait à distinguer qui faisait quoi dans la cour de récréation ; elle avait également l’impression que les voitures, lorsqu’elle conduisait de nuit, fonçaient droit sur elle tellement la lumière des phares l’éblouissait, mais elle interprétait ses troubles par un manque d’aptitude. Maintenant, avec des lunettes, ses yeux seront soulagés et n’auront plus à fournir d’efforts pour voir correctement, et cette concentration soutenue désormais inutile ne se répercutera plus dans son crâne. Envolés à jamais les migraines et son traîneau de symptômes plus affligeants les uns que les autres.

Une arabesque d’espoir se dessine au bord de ses cils, et là Pauline sait pourquoi sa vision devient vague. 


Par SAM - Publié dans : Nouvelles
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Retour à l'accueil

Profil

  • : SAM
  • colombine
  • : Femme
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés