« Il faut que je m’y mette. Un mois que je laisse traîner ! »

 

C’est toujours une épreuve pour Corine de repasser le linge : sortir le tas de vêtements qui enfle aussi vite qu’un kyste non soigné, installer la table branlante dans un bruit métallique, brancher le fer à repasser pour qu’il chauffe après l’avoir rempli d’eau, le régler sur coton et vapeur maximale car il n’est plus de toute première jeunesse…

Une fumée sort de l’appareil, la séance peut débuter. Toutefois, la main de la ménagère ne peut s’empêcher de vérifier par elle-même et de venir toucher la semelle chaude. « Aïe ! » Elle s’est brûlée, mais là voilà satisfaite.

 

Corine attaque par le plus délicat : les pantalons de son mari. Pour son travail, celui-ci doit porter un uniforme, et c’est l’épouse qui se tape les plis. D’une fois sur l’autre, Corine s’aperçoit que ceux-ci ne sont pas au même endroit, comme s’ils se baladaient ou que quelqu’un s’amusait à en faire de nouveaux, juste pour l’enquiquiner. Elle n’y comprend rien. Elle sait pertinemment que de rester cloîtrés en boule dans une armoire n’est pas le meilleur moyen pour des pantalons de garder fière allure et qu’ils attendent avec impatience un relooking digne de ce nom, mais de là à se retrouver avec des plis qui ont bougé !

 

La quadragénaire s’applique du mieux qu’elle peut, mais elle sent l’énervement monter au rythme de la vapeur du fer. Suées. Exercice idéal lorsqu’il fait froid. Mais cette montée de température n’est pas des plus agréable pour Corine, poussée par une irrépressible envie de capituler et de s’avachir devant une émission de télé grâce à laquelle elle ne pensera plus à rien. Certaines ont l’avantage de laver le cerveau aussi nettement qu’un karcher ! Pour l’heure, le cerveau de cette ménagère est entièrement voué à la tâche qui lui incombe. Et la concentration également donne chaud, surtout aux maladroites comme Corine. Attention de bien tirer le tissu pour éviter les faux plis ! Attention de reposer le fer sur son socle, avec la table qui tangue, il aurait vite fait d’atterrir par terre, et Corine n’a pas le geste doux ! Attention d’attraper l’anse du fer, de ne pas poser les doigts sur la semelle brûlante ! Une concentration de tous les instants.

 

Pour les plis des jambes, elle s’y reprend en plusieurs fois, et le résultat n’est même pas impeccable ! Puisque son mari n’est pas exigeant et qu’il lui certifie que cela ira ainsi, elle ne veut surtout pas le contrarier !

 

Les chemises maintenant. Un pli à faire par manche. Là encore, il se balade ou se dédouble comme si lors de sa claustration il s’ennuyait et invitait un compagnon à le rejoindre !

D’une manche à l’autre, les plis ne sont pas placés au même endroit. Corine ne sait pas où se trouve l’endroit exact. Elle agit à l’intuition. Un peu d’originalité ne peut pas nuire, et en hiver, son mari porte des pulls, les chemises ne se voient par conséquent pas. Corine se demande alors si elle a vraiment besoin de les repasser. Mais elle n’ose pas poser la question à son époux, elle ne voudrait pas qu’il pense qu’elle est fainéante. Ce qui serait absolument éhonté. Cette femme économise simplement son énergie à des causes justes : la création. Transmettre un message ou de l’émotion à travers une peinture, une chanson ou un texte, voilà ce qui la passionne, où elle se sent utile…Ce n’est pas le moment de rêvasser, les chemises attendent.

 

Quand elle les regarde, Corine se dit que si elles appartenaient à son amant – au cas où elle en aurait un – elle passerait plus de cinq minutes sur chacune d’elles. Elle serait honorée de s’occuper de ce qui ferait de lui un homme, un cadre respecté, sa carapace de paraître qui lui donnerait un statut important dans cette société.

 

« On évalue l’amour de la femme pour son mari à son application mise dans le repassage de ses chemises ! », philosophe-t-elle.

 

Sur son mari, cette chemise conviendra ; sur un éventuel amant, Corine trouverait cela scandaleux qu’il porte une telle guenille !

Ah la monotonie conjugale ! Les années qui passent et qui repassent la passion, la tassant sous un jet de vapeur, sous une semelle qui use, qui retire le vernis du véritable sentiment. Corine, à l’image du temps, repasse les plis laissés par l’ennui, les déceptions. Des morceaux de calcaire s’échappent de l’appareil.

 

« Tu as beau sembler neuf, on ne cache pas indéfiniment ses failles », lance-t-elle à l’encontre de son fer à repasser.

« Comme notre couple ! »

 

Maintenant, le fer fuit, larmes de désespoir que les yeux de Corine ne verseront pas. Elle n’attend plus rien.

 

« Ah ! si je pouvais repasser ce qui me tracasse d’un coup de fer… », soupire-t-elle.

 

Mais cela aussi demande de la concentration !

Par SAM - Publié dans : Nouvelles
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