Un homme est allongé sous un parasol, les doigts de pieds en éventail. Des volutes de fumée odorante oscillent au rythme d’une musique reggae. Le soleil antillais répand une atmosphère propice au farniente.
Soudain le vieux monsieur est réveillé par une cohorte de petits hommes qui lui tournent autour.
— Mmmm ! maugrée-t-il. Qu’arrive-t-il ? demande-t-il dans la langue de la perfide Albion aux « r » accentués.
Keep cool, y a pas le feu ! rassure-t-il l’assemblée d’une voix mollassonne à la Doc Gynéco.
Un des petits hommes s’avancent pour expliquer :
— Pardonnez-nous Rasta Claus, mais Noël approche. Il faut faire l’inventaire du stock
pour lister ce qui subsiste de l’année dernière, pour ne pas cette fois encore être en retard.
— Don’t worry mes amis, la fête n’est que dans six mois, nous avons le temps de voir venir.
Puis il referme les yeux après avoir avaler une grosse bouffée de sa cigarette bizarroïde.
— Excusez-moi d’insister, mais permettez-moi de vous rappeler que l’année dernière nous nous y étions pris avec cinq mois d’avance sans grand succès. En tant que chef, j’ai pris la décision de commencer tout de suite.
— Faites mon ami, si cela peut vous tranquilliser, accorde Rasta Claus sans plus de tergiversation, au grand étonnement des petits hommes, leur prouvant une nouvelle fois que le vieil homme n’est pas vraiment disponible et qu’il ne se rend pas compte de ce que cela sous entend.
Le chef englobe ses compagnons d’un regard et leur fait signe de retourner à l’ouvrage.
Rasta Claus apprécie sincèrement ses wailors, toujours prêts à rendre service, mais un peu trop speed à son goût.
« Dommage qu’ils ne veulent pas profiter des bienfaits de ce qu’ils produisent », pense-t-il en toisant amoureusement son pétard de marijuana.
Les wailors lui rendent bien la confiance qu’il a mit en eux en les prenant comme lutins, et leur éviter ainsi la honte de n’être que des nains noirs de l’île. D’habiles cultivateurs qui en dehors des périodes de préparations de Noël, s’échinent dans les champs de cannabis.
Maintenant que Rasta Claus sort peu à peu de sa torpeur, il se souvient de la demande du chef, et regrette déjà sa nonchalance. Cela ne l’arrange pas du tout, le rendement en pâtira inévitablement !
« Que de tracas cela allait-il faire ! La vie pouvait être si paisible, pourquoi Jah la compliquer sans cesse ? » sonde-t-il le ciel présentant les paumes au ciel dans une prière de Rastafari.
Le 24 décembre…
— Allez, on se dépêche, Rasta Claus décolle dans un quart d’heure » ordonne le chef des wailors, affolé comme toujours.
Le véhicule est un ULM confectionné exprès pour les tournées annuelles autour du monde : de grandes ailes blanches, un fauteuil confortable qui trône au milieu d’une sorte de piscine dans laquelle sont stockés tous les jouets, encerclant le monoplace, afin de garder l’équilibre.
Les paquets sont posés tout autour du fauteuil, étagé par pays, pour que le vieil homme se serve en faisant le tour de son engin une fois au sol. Ainsi, il n’a pas besoin de fouiller dans l’amas de bolducs, et la stabilité est conservée !
Ce travail titanesque d’arrangement de l’aéronef incombe aux wailors. Ils n’ont droit à aucune erreur, pas que Rasta Claus soit sévère, mais ils n’auraient pas la conscience tranquille. Malheur si un enfant ne recevait pas le cadeau commandé ! Tout doit être au point avant le décollage, car une fois là-haut, Jah seul sait ce qui arrivera…Rasta Claus étant souvent dans les nuages…
Les wailors représentent sa tête, ses yeux, ses bras.
Avant de mettre le moteur en route, le chef apporte un sac pour l’extravagant ulmiste :
— Tenez, votre bonnet, vos gants, votre écharpe, votre boubou. N’allez pas attrapez un rhume comme la dernière fois. Pensez à vous couvrir.
— Merci guy, je me demande ce que je ferais sans toi.
Et de lui faire ces dernières recommandations comme une mère à son fils :
— Ne fumez pas trop en route. N’allez pas encore vous perdre.
— …
— Ne mettez pas votre huile de cannabis dans la jauge d’essence, vous vous souvenez du résultat !
— T’inquiète pas, tout va bien se passer. Zen !
— Que Jah soit avec vous, termine le chef en faisant des signes de croix.
Le moteur se met à pétarader et l’ULM prend son envol. Cela ne l’intimide jamais, habitude qu’il a de toujours planer…
Là les paysages sont différents, réels, mais tout aussi nirvanesques.
— Bye, bye Kingstone, salue-t-il de la main laissant la ville derrière lui et survolant la mer.
Rapidement il rattrape la poignée qu’il a lâchée et remet l’engin dans la bonne direction.
— Oups, s’exclame-t-il, un sourire gêné qui se cache, peureux, derrière ses moustaches cotonneuses.
Pendant la traversée, il se gosse de toutes ces histoires à son propos et qu’on lui a narré au cours de ses voyages. Chaque continent a sa version des faits, le nomme différemment : Père Noël, Santa Claus, Saint Nicolas, comme avec Jésus, sauf que pour lui, personne ne s’entretue pour savoir qui a raison ou tord, du moins, pas encore.
Les hommes ont, quelque soit leur origine, inventé un conte politiquement correct, qui ne choquera pas les enfants…
— Ou bien étaient-ce les adultes qu’il fallait épargner ? » s’interroge-t-il.
Raconter que le Père Noël est un rasta man qui profite du bon temps sous le soleil des tropiques pendant que ses lutins triment comme des esclaves, et qu’il fume des joints…non vraiment, ce n’est pas raisonnable !
— Pourtant, les enfants seraient sûrement comblés de connaître la vraie histoire. Parce que princesses et dragons ne les amusent plus guère. Il leur faut de l’extraordinaire, de l’épatant, de l’inattendu.
Rasta Claus aime énormément ces moments de solitude, oiseau errant dans les cieux du monde. Il profite des paysages époustouflants qui se déroulent sous ses yeux.
— Ah Jah ! Que notre planète est belle ! s’écrie-t-il, sa voix recouverte par la bande son des chansons de Bob Marley qui s’écoule du MP3 jusqu’aux oreillettes du casque.
Il commence sa distribution par l’Océan Pacifique, passant du chaud au froid, de l’hémisphère Sud à l’hémisphère Nord, suivant le coucher du soleil.
Les gens ne sont pas méfiants et l’accueillent chaleureusement, surtout ceux d’Amérique du Sud, par lesquels il terminera avant de rejoindre son île. Ils le prennent pour un voyageur excentrique, testeur de machines volantes. Cette bâche qui recouvre les cadeaux leur apparaît comme protectrice de provisions.
Le vieil homme aimerait bien rester avec eux, pour discuter, festoyer, mais il est trop fatigué par son périple. Les enfants sont pour lui une priorité, derrière bien sûr ses cigarettes euphorisantes.
Pour l’heure, le Japon, où il doit être vigilant, car les gens pensent avoir à faire aux extraterrestres. Il attend, caché, la venue de la nuit. Puis il s’introduit dans les maisons grâce à un passe partout.
— La cheminée, non merci ! Ce n’est pas très clean et on peut rester coincé. Et gare à votre fessier si les bûches brûlent !
Aussi doit-il agir avec prudence et discrétion s’il ne veut pas finir au cachot et traité comme un vulgaire voleur !
Heureusement, les odeurs de l’Inde qui montent du sol et emplies ses narines adoucissent ses craintes.
— Mais quelle misère !
Il est ravi d’apporter un peu de joie à cette population pauvre, néanmoins colorée qui fourmille sous lui.
En Afrique, la situation est des plus délicate. Il doit slalomer entre les missiles afin d’éviter de se prendre une balle.
— Quel merveilleux continent sont-ils en train de massacrer…, pense-t-il, épuisé par ces combats puérils qui ne servent à rien selon lui.
Père Noël : un métier à risque, et pas d’assurance sur la vie. Pas étonnant que j’ai autant besoin de fumer pour me calmer et oublier tous les dangers qui peuvent me tomber dessus ! analyse-t-il dans un moment de lucidité.
Alors Rasta Claus plane pour être au-dessus des dangers…
Puis il remonte vers la Russie et poursuivra avec l’Europe et l’Amérique du Nord. Percevant le froid le picoter, il se souvient des paroles du chef des wailors.
— Adorable, mais casse-pieds, se dit-il dans un rictus d’attendrissement
Dans un champ isolé où il s’est posé, il enfile boubou, gants et bonnet, attirail complet pour ne pas encore ramener un bon gros rhume. Sur son 31 aux couleurs rasta : vert, jaune, rouge, il reprend son envol. Il est un peu voyant…
— Pas autant que l’autre zouave en manteau rouge sang avec son traîneau de rennes !
Il entame la partie épineuse de sa mission, à cause du temps, mais le froid et la neige permettent d’œuvrer sans trop se faire remarquer, cloisonnant les habitants chez eux. Et là, rien à voir avec le Sud. La majorité des demeures où il pénètre sont bourrées d’appareils plus compliqués les uns que les autres. D’ailleurs les cadeaux demandés ne sont pas les mêmes : de la nourriture pour le Sud ; du matériel pour le Nord.
Rasta Claus fait son travail sans contester.
— Chacun a des besoins différents. Le principal est qu’il soit contenté, résume-t-il.
Enfin, cerise sur le gâteau, il finit sa tournée par l’Amérique du Sud, pour se diriger vers sa chère Jamaïque. En retrouvant peu à peu la chaleur, il se débarrasse du boubou, des gants, du bonnet, laissant libre ses dreadlocks couleur coton.
Approchant de la côte, il voit son peuple regroupé sur la plage et qui tourne la tête vers lui en faisant de grands « coucous ». Pour ne pas réitérer son exploit d’il y a deux jours lors de son départ, il tient fermement son guidon et hoche la tête dans un signe de salut, geste qui sera sans doute imperceptible vu la distance…
— Tant pis, je vais pas me crashé juste avant de me poser.
Une fois atterrit, le chef se rue sur lui :
— Alors, tout s’est bien passé ? Pas d’incident ? Vous avez remis tous les colis ? Vous…
— Slowly, tout est OK. Au bout de 70 ans, je commence à être rodé … et à m’assagir, rassure-t-il en tirant de sa poche un papier à cigarettes, avec un sourire en coin.
— Mmmm !!! acquiesce le chef pas tout à fait convaincu. On verra bien l’année prochaine…