« Mangerais, conditionnel après si » note la jeune femme dans la marge au stylo à encre rouge.

 

« Si seulement cela s’imprimait de façon indélébile dans leur cerveau pour ne pas retrouver les mêmes erreurs chaque fois ! » pense-t-elle en faisant une petite moue de la bouche, dubitative.

 

Muriel est professeur de français pour des élèves de collège. Elle a toujours désiré faire ce métier, pour perpétuer les apprentissages prodigués par ses différents maîtres et maîtresses, transmettre un savoir et plus encore essayer de transformer le système.

Elle ne se situe pas du côté de ses collègues qui prônent la grève en réponse aux réformes proposées. La majorité des personnes travaillant à l’éducation nationale se contentent de leurs acquis et exterminent, d’un coup de tapette, les nouveautés comme des mouches insupportables dont il faut se débarrasser à tout prix. Certains vouent un culte impérissable au fonctionnement en place ; les autres, blasés, ne souhaitent plus se rebeller.

Muriel croit aux changements, et elle est décidée à soumettre des idées, à soutenir les modifications qui lui semblent inévitables.

Les gens, le plus souvent par crainte de perdre leurs habitudes, préfèrent la monotonie, car pour eux tenter des remaniements est inexorablement voué à l’échec, cet échec qu’ils redoutent tant et qu’ils ne souhaitent pas  provoquer.

 

Pour l’heure, le jeune professeur a passé avec succès son CAPES et obtenu un poste dans un établissement assez sérieux d’un quartier calme de Paris. Mais avant d’entamer une action concrète concernant la mission qu’elle s’est confiée, elle observe, teste son entourage pour reconnaître les collègues dont elle doit se méfier, ou au contraire ceux qui pourraient devenir ses alliés.

Elle s’applique à exercer consciencieusement son travail, celui pour lequel elle a si durement ressassé les règles de conjugaison.

 

La langue française n’est vraiment pas des plus aisées à pratiquer, néanmoins Muriel l’aime et en est même fière : la beauté des mots, leur sonorité qui en dit plus long que des indications de dictionnaire ; tous ces poètes, ces écrivains, tellement nombreux mais tous si particuliers, ces romancières qui se sont battues pour prouver qu’une femme pouvait écrire tout aussi bien qu’un homme, qu’elle n’était pas juste bonne à broder de belles tapisseries, ou confectionner de succulent ragoût derrière les fourneaux, ou encore élever la marmaille. Les femmes ont leur place dans la littérature, indéniablement…

Muriel se sent honorée d’appartenir à une telle culture. Elle apprécie les romans policiers, les sonnets, les pièces de théâtre, les bandes dessinées…Pas un style littéraire ne la laisse indifférente.

Ce goût pour les livres, pour sa chère langue natale, lui a été donné par l’école, mais surtout par ses parents. Au lycée, lorsqu’elle prit conscience de la méconnaissance de ses amies - pourtant douées – concernant certains auteurs, certaines oeuvres, elle comprit où se situait son devoir de citoyenne française : rénover le système éducatif en ruines, qui n’incite pas les jeunes à chercher l’information ailleurs que dans leurs livres d’école. Les programmes sont déjà si lourds !

Les parents de Muriel ont réussi à lui procurer l’envie de lever la tête de ses cahiers et de détecter des renseignements partout où ses yeux se posent. Monsieur et Madame Vaudier ont toujours été curieux de la vie. Muriel les revoit se lever précipitamment devant un mot inconnu, le regard pétillant d’émerveillement, avides d’en connaître la signification, composer leur propre définition, lors du parcours jusqu’à l’encyclopédie, inspirée des lettres et des sons de ce mot. Un jeu ! Ni plus ni moins. Le simple plaisir de saisir une nouvelle donnée de cette existence admirable. Puis inscrire ce mot dans un répertoire, pour le fixer davantage en leur tête que sur le papier. Elle entend son père répéter inlassablement : « Il faut écrire de sa main le mot afin de l’exercer à sa mémoire.»

Muriel, baignée dans cette frénésie d’érudition ambiante, a conservé ce jeu et s’y adonne toujours, avec joie.

Dans cet établissement où elle a pris place depuis quelques semaines, Muriel écoute les conversations, emmagasinant des noms, des phrases, pour ne pas confondre tels ou tels professeurs lorsqu’elle s’en approchera de façon plus directe.

Avec les élèves, elle s’en tient au programme préétabli, en apportant toutefois une touche personnelle innée qui incombe à son propre caractère enjoué.

Tout comme ces annotations qu’elle inscrit en rouge dans la marge des feuillets à grands carreaux des collégiens, la jeune femme brune est aussi dans la marge de cette société bien pensante, politiquement correcte. Derrière le grand trait rose, les corrections piétinent d’être lues, si possible retenues, pour être appliquées au cours du prochain devoir.

Muriel elle aussi attend, patiemment, pas comme le sprinter qui bondit au coup du starter, plutôt à l’image du funambule qui avance avec précaution sur la ligne bleue, celle où l’on écrit l’histoire, car l’histoire ne s’écrit pas dans la marge, même si elle part de là. Même si il est nécessaire de s’y calfeutrer, en attente du moment adéquat.  

 

Muriel sait que ce jour n’est pas encore venu. Elle reste dans l’ombre, dans la marge. Puis, d’annotations écrites en rouge, elle se muera en paroles intelligibles, en suggestions libératrices.

Elle s’accorde du temps, assise sur la margelle du puits avant de sauter, car c’est sur sa carrière qu’elle parie, pas sur la définition d’un mot ignoré. Et là, il ne s’agit plus d’un jeu.

Par SAM - Publié dans : Nouvelles
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