Des envies, Solène en a une quantité astronomique. Autant qu’il y a d’étoiles sous la voûte du ciel. Des luminescentes, qui éclairent sans cesse les bornes des années ; des opalescentes, qui apparaissent par intermittences comme les spots sous un tunnel.
Son envie la plus tenace : écrire. Pas seulement pour la reconnaissance. Pas seulement pour elle-même.
Des peurs aussi jalonnent son existence.
Celles, quotidiennes, qui lui distillent de l’adrénaline et lui confirment l’importance de la vie. Celles, irraisonnées, qui la paralysent et modifient sa perception de l’environnement.
Sa plus grande peur : la Mort. Pas seulement la mort physique. Pas seulement la mort elle-même.
Ses envies et ses peurs sont étroitement liées, dépendantes les unes des autres. Les premières, en surpassant les secondes, lui permettent d’aller au bout d’elle-même. Les secondes freinent ce regain d’énergie qui laisserait épuiser la jeune femme
Toutes les deux secrétées de façon raisonnable constituent un garde-fou contre l’atteinte de limites sans retour. En surdose, elles ébranlent son corps et son âme.
Solène, 34 ans, est secrétaire dans une agence de voyages. Ces innombrables souhaits lui tiennent à cœur. Ils lui transmettent le tonus nécessaire pour placer un pied devant l’autre.
Elle a toujours un cahier à sa disposition pour noter les trouvailles qui lui passent par la tête : un titre de romans, un sujet de nouvelles. C’est une mission périlleuse entre toutes les tâches qui lui incombent : les dossiers à traiter, les clients à recevoir, les appels téléphoniques à prendre. Il lui arrive qu’en plein entretien, elle cherche le fameux cahier et mette son bureau sans dessus dessous. Puis, innocemment, elle fait face à ses clients et les gratifie d’un sourire enfantin, ses minces lèvres s’étirant largement sur ses joues, ses yeux noisette pétillant d’aise.
Dans son antre, il lui est plus facile de s’adonner à sa passion, mais là encore, le quotidien la rattrape très vite : entre le ménage, les enfants et le mari…Il arrive qu’un balai tombe dans un bruit assourdissant lorsqu’il frappe le carrelage, ou l’aspirateur vrombit inutilement, délaissé par la fée du logis qui préfère dépoussiérer ses aspirations à ses tapis. Un jour, alors qu’elle explique un exercice de mathématiques à sa fille de 10 ans, elle se sauve précipitamment vers son bureau afin de retenir la comète de lettres qui lui traverse l’esprit. Elle revient, enjouée, et reprend ses renseignements là où elle en était, rajustant une mèche auburn qui s’est échappée de sa coiffure, sous le regard amusé de Clara.
Ces désirs lui tiennent au corps aussi, l’empêchant de dormir la nuit. Tellement obsédants qu’ils s’entrechoquent dans sa tête. L’écrivante court après chacun d’eux, paniquée d’en laisser filer un à travers les mailles de la torpeur. Ses muscles se crispent en des spasmes douloureux, à l’image des athlètes de fond. Elle s’épuise à les harponner. Soit elle procède à un choix pour s’emparer de l’impatient, celui qui se tortille depuis plusieurs jours. Soit elle s’en remet au hasard, lance l’épuisette sur ces torpilles qui tourbillonnent, et conserve celle qui voudra bien la ravir quelques temps. Les mots lui viennent spontanément, formant des phrases d’une impeccable beauté qui constituent une ébauche de poème. Elle ne doit pas en perdre une hampe, elle ne doit pas s’assoupir avant de les avoir retenues. Elle les répète, inlassablement, les minutes s’égrenant, chassant le repos. Elle pense à allumer la lumière, à saisir rapidement son crayon pour les enfermer dans la prison de son calepin derrière les barreaux du quadrillage, cependant elle ne souhaite pas réveiller Philippe, quoiqu’il ait un sommeil de plomb. De toute façon, elle est dans un état de somnolence. Elle a conscience de ces lucioles qui papillonnent sans faiblir, mais pas la force de s’intimer l’ordre de se lever.
Solène court pendant que ces petites bêtes folles la tenaillent. Car elle ne peut en aucun cas les contrôler. De quoi dépendent-elles ? Elle ne peut y répondre. Elle doit uniquement exploiter leur présence, dans son crâne, dans ses nerfs. Ça bouillonne.
Elle remercie la toute-puissance que certains appellent Dieu. Les poètes invoqueront l’inspiration, mais elle est convaincue qu’il ne suffit pas d’avoir des idées, encore faut-il posséder l’impulsion suffisante pour les concrétiser, les retranscrire pour qu’elles deviennent accessibles.
Quand Solène perd cette impulsion, esquivée sans préavis, elle perd jusqu’à l’envie d’avoir envie. Dépression. Les mots en berne. De noir vêtus. Tellement effrayants qu’elle ne les invite pas à prendre place sur la marge d’une feuille. Et quand néanmoins, l’inspiration se manifeste, les mots se bloquent, comme au carrefour de plusieurs itinéraires face auxquels ils génèrent l’embouteillage. Puis, lorsque enfin ils s’alignent les uns à côté des autres, Solène obtient une phrase plate. Elle se retrouve au milieu d’un trafic dans lequel elle ne peut pas faire marche arrière. Elle insiste. Elle s’assoit à son bureau, devant la page blanche qui n’attend qu’elle. Le dos se courbe sous le poids des épaules qui s’effondrent. La tête s’affaisse à porter cette masse volumineuse de pensées figées. Le cou se tord. Une pesanteur contre laquelle elle ne peut pas lutter. Le bras pèse une tonne comme recouvert de plomb. Le poignet s’ankylose sous l’immobilisme de tout le reste du membre. Les doigts se crispent. Le corps s’avachit jusqu’à s’effondrer sur cette plaque glaciale, glisse sans effort, et fond en une mare d’envies liquéfiées.
Rien ne se passe. L’ennui. Le flux coule tranquillement, avec monotonie. Pas un seul remous, pas une seule accélération du courant. Rien. Toujours la même vitesse. Exaspération. Quand cela va-t-il se terminer ?
Et la peur qui foudroie. Une bouffée subite lui sert la gorge. Lui coupe le souffle. Un déséquilibre. Le vertige. Les repères basculent dans le vide. Cette page vierge ne renvoie rien, sinon un éblouissement de néant. Les pieds reposent sur une plage de polystyrène. Le sol lui mange les orteils. C’est froid, collant. Elle essaye de s’en extraire, mais ne peut bouger. Le composite s’effrite en flocons. Cette neige atteint maintenant ses chevilles. Sensation d’étouffement par le bas du corps. La chute est lente. Chaque seconde est marquée par l’avancée tenace de cette matière redoutable. Solène panique. Elle ne veut pas mourir engloutie dans les abîmes. Enterrée vivante dans ce plastique. Tombeau immaculé. Lieu inconnu. Abandon. Inhumée sans compagnons. Sans hommage. Pas de stèle portant son patronyme. Pas de sillages.
Pourquoi la mort l’obsède-t-elle autant ? Elle sait que tout a une fin, que la vie sous-tend la mort. Un élément et son contraire puisque tel fonctionne le monde. Elle a beau en être consciente, elle ne l’accepte pas. Il lui reste tant à créer. En aura-t-elle le temps ? Aura-t-elle assez d’une existence ?
Si la mort est le point final d’un récit de vie, Solène espère en remplir le plus de pages possible afin de laisser une trace de son passage sur Terre. Un témoignage de tout ce qu’elle a expérimenté, ressenti : l’amour…la souffrance…que l’on peut oublier, que l’on peut dépasser, et découvrir le bonheur. Mais les épreuves vont-elles servir, dans cet ailleurs vers lequel on s’envole, ou pour ces autres qui restent ? Tous ces papiers amoncelés sur son bureau, vont-ils périr par le feu ? Ces écrits rejoindront-ils son âme lors de l’ultime voyage ? Et qu’y a-t-il après ? Parce qu’elle se nourrit de l’illusion qu’il y en a un. Parce que imaginer qu’il n’y en a pas, c’est admettre le Néant. Ce puits sans fond dans lequel on tombe, ce noir qui fait mal aux yeux tellement il est profond, ce silence qui bourdonne aux oreilles tellement il est intense.
Cette solitude qui momifie le corps dans ses lambeaux de suaire… Toutes ces envies pour rien, toutes ces peurs pour quoi ? Et ces luttes, dans quel but ? Pour qu’un grain de cet immense univers ait une destinée moins désastreuse, une place au soleil à proximité de la lune ?
Solène est persuadée que la mort est acceptable dans la mesure où l’on a réalisé ses projets. Mais si un accident de parcours comme la paralysie des envies ou la mort des mots vient tout contrarier, les accoucher sera encore plus rude.
L’écrivante a déjà vécu cet essoufflement de la passion. Cela ne dure jamais, la volonté refait surface, toujours.
Elle envisage cet interlude comme une pause, certes déconcertante, mais bienfaitrice, puisque ses desseins travaillent dans l’ombre, l’âme en jachère. Telle le vin qui décante dans sa carafe transparente. Exhalaison des substances indésirables pour ne garder que l’essence.
Le corps et l’esprit s’accordent du répit. Une dormance éveillée. Eveillante. Une mise à la retraite pour mieux recouvrer la vigueur.
Solène déteste cette incertitude. Cela ne va-t-il pas persister ? N’est-ce pas l’arrêt définitif ? La faillite totale ?
La peur la happe de nouveau. Plus la jeune femme se pose de questions, plus elle prolonge le processus. Elle le sait. Comme si ces moments gâchés à s’interroger, à douter, à s’angoisser emmêlaient le fil de cette douillette hibernation.
Solène se penche alors provisoirement sur des activités différentes : préparer de bons petits plats, pratiquer un sport, aller au cinéma, contacter des amies. Elle profite de cet entracte pour enfin accomplir ces gestes anodins qu’elle délaisse tellement elle est engluée dans ses inclinations.
Soudain, le soleil brille de façon inespérée. Après le chaos, la paix. Pour Solène, il s’agit plutôt de la tempête après le calme. Cette stimulante frénésie qui s’empare d’elle comme si elle ne l’avait jamais abandonnée. L’apaisement d’avoir récupéré cette boulimie qu’elle croyait à jamais évanouie. La dévorer de nouveau, comme lorsque l’on retrouve le goût des aliments après une longue maladie.
Ecrire, écrire, elle ne sait faire que cela. Sa vie entière en dépend. Son sang s’écoule dans ses veines au rythme de l’encre déversée sur le papier.
Ecrire vite, écrire tout, user l’idée jusqu’à la moelle, lui sucer l’intérieur à la paille du tube du stylo, engouffrer l’enveloppe en griffonnant jusqu’à épuisement. Qu’il ne reste rien. Que Solène franchisse la ligne d’arrivée de ce marathon. Qu’elle remporte le prix, celui d’avoir liquidé la globalité. Puis à peine cette idée est-elle consumée, en choisir une autre, minutieusement ou fortuitement, et écrire, écrire, écrire, encore et toujours…
La peur n’est plus qu’un mauvais souvenir. Solène la mine de la pointe de son stylo.