« Et voilà, ça recommence. Une nuit sans dormir. Encore une. »
Géraldine prévoit qu’elle ne pourra pas dormir. Son mari ronfle, c’est trop tard. L’agacement monte, stimulé par la fixation de la femme sur le bruit.
Déjà, elle s’allonge dans le lit avec une forte pression dans la nuque. Contractions retenant la détente. Il faut qu’elle s’endorme avant lui. A se répéter sans cesse cette obligation, à s’y attarder, le sommeil, impatient de ne pas être accueilli avec chaleur, s’enfuit. Il part bouder dans son coin ce refus de lui garder fermée la porte de la confiance. Il tente des va et vient, têtu. Géraldine sent son attention se relâcher, ses oreilles devenir hermétiques à l’environnement. Elle a l’impression de flotter sur des eaux limpides. Soudain, la conscience d’être là, dans ce lit, surgit. Le sommeil se sauve tel un voleur.
Un certain temps est nécessaire à Géraldine afin d’être en condition pour embarquer à bord de la torpeur. Elle se place sur le côté droit, les jambes pliées, les bras ramenés contre le corps, les poings serrés, sous le cou. En position fœtale. Elle doit également avoir un peu froid, pas trop, suffisamment pour que ses membres s’engourdissent. Des petits fourmillements qui l’envahissent, comme un massage relaxant.
Le temps qu’elle trouve, et le bon emplacement, et la température idéale, une heure parfois s’écoule. Son mari, lui, dort depuis près de trois quart d’heures. Il a la chance de se coucher et de sombrer aussitôt. Sinon, il bouge. Là, rien à signaler. Le marchand de sable est passé, mais il a oublié la compagne !
L’espoir réside dans la position adoptée. Tant qu’il restera sur le côté, peu importe lequel, tout ira bien. Mais si il se retourne, ce sera la fin. Insomnie assurée.
Géraldine pourrait mettre des boules Quiès, mais elle n’entendrait pas sa fille l’appeler en cas de cauchemar. Elle préfère entendre si un bruit suspect survient. Contrôler le monde qui l’entoure.
« Ça y est, Philippe s’est retourné. »
L’homme s’est mis sur le dos, les bras repliés derrière la tête. Le ronflement ne devrait plus tarder. Sa femme l’épie, le redoute. Après, s’envoleront les rêves de marmotte.
Quelques minutes plus tard, le bruit tant redouté apparaît.
« Voilà, la machine est en route ! »
D’abord peu sonore, la respiration profonde sort de la gorge. Inévitablement, le dormeur a ouvert la bouche. Le souffle devient plus fort, prenant de l’intensité à chaque nouvelle inspiration, bousculant la luette qui vibre, saute, provocant des roucoulements insupportables.
Pourquoi ne remue-t-elle pas son mari ? Pourquoi n’essaye-t-elle pas tous ces petits trucs censés stopper cette respiration stertoreuse ? Parce que Géraldine le craint. Elle le sait d’une nature violente, et elle a peur de découvrir ce qu’il pourrait lui faire dans son sommeil.
Elle se souvient d’un matin où elle fut obligée de le tirer du lit, car il n’avait pas entendu le réveil sonner, souche sur une mousse de coton. Philippe avait grogné, envoyant des coups de poings en toute direction. Elle avait dû s’écarter prestement afin de ne pas être atteinte. Après une bataille de cinq minutes, enfin il écarquillait les yeux et se détachait difficilement des bras vigoureux de Morphée.
Elle ne souhaitait pas revivre un tel combat.
« Je n’ai vraiment pas tiré le bon numéro au loto des cœurs libres ! » admet-elle.
Résignée, la peur d’affronter le monstre nocturne annihilant son besoin de repos, elle décide d’attendre patiemment que le ronflement s’estompe ou que son sommeil la terrasse, malgré elle.
La nuit va être longue, elle le sait. Compter les moutons comme dans son enfance, lorsque l’excitation d’une nouvelle journée l’empêchait de s’assoupir ? Pourquoi pas. Un…deux…trois…quatre…cinq…cent dix-huit…
Elle compte toujours, lentement, pour tromper ces animaux sauteurs qui la tiennent éveillés à chaque atterrissage. Prendre un livre et déchiffrer les phrases à l’aide de sa lampe de poche comme une adolescente avide d’aller au bout de l’histoire ? Elle rejette l’idée à peine formulée, espérant que le sommeil s’abattra sur elle comme un aigle sur sa proie.
Philippe s’est retourné, sur le côté cette fois. Le ronflement a disparu. Elle va pouvoir dormir.
Peu de temps après, elle se laisse emporter pour un voyage bien mérité.
Plusieurs fois au cours de la nuit elle sera réveillée par le ronflement de son mari. Elle a vraiment l’oreille fine !
Le lendemain, les yeux cernés du manque de repos et du sommeil entrecoupé, Géraldine se dirige en traînant des pieds jusqu’à la cuisine. Philippe prend son café, le teint frais. Elle tente une petite mise au point :
— Tu as bien dormi ?
— Oui. Et toi ? essaye-t-il, connaissant les problèmes d’insomnie de son épouse, et refusant d’en parler ouvertement.
— Tu as encore ronflé, remarque-t-elle. Pourquoi n’achèterais-tu pas ces pulvérisateurs à la pharmacie ?
— C’est de la foutaise ces trucs-là, je suis sûr que ça ne marche pas, assure-t-il.
— Mais tu n’as même pas essayé. Comment peux-tu le savoir ?
— Parce qu’un copain me l’a dit, explique-t-il.
— Mais peut-être que cela n’a pas le même effet sur tout le monde.
— Peut-être devrais-tu les tester toi-même…hésite-t-il.
— Ah…tu as peur que ce soit dangereux, tu veux que je te serve de cobaye ?
— Euh…non, mais ça t’empêcherait de ronfler, dit-il, avec franchise.
— Mais je ne ronfle pas.
— Si.
— Non.
—
Ils font les mêmes pour les femmes.
Texte écrit dans le cadre du concours de nouvelles des insomniaques