Le titre, tout d’abord, interroge. Quelle vision peut bien donner ce genre d’ouvrage sur ces femmes mal cernées par celles qui n’en sont pas encore là ?
Les femmes mûres, de 40-50 ans, sont toutes superbes dans les publicités, au cinéma. Miraculeux maquillage ! Mais au quotidien, elles paraissent blasées, négligées par leur mari, les seins qui tombent, la peau qui se flétrit, du mal à suivre le rythme. C’est le commencement de la fin. Un avant-goût de l’état de décrépitude qui les attend. La mort.
« Eloge » suggérait que l’approche proposée ici serait positive.
Certaines revues également définissent ce bouquin comme « un roman d’initiation amoureuse », ce qui ne manquera pas d’interpeller bon nombre de lecteurs potentiels.
Dès les premières lignes, l’auteur précise clairement le but de son écrit : « Ce livre s’adresse aux jeunes gens, mais il est dédié aux femmes mûres- et c’est des rapports entre ceux-ci et celles-là que je me propose de traiter. »
Vous n’avez plus qu’à vous laissez guider par la lecture…
Andras raconte sa vie d’enfant, partagée entre l’église et les thés de sa mère. Un monde d’hommes et de femmes qui lui a donné l’amour nécessaire pour grandir et affronter même les pires moments. La guerre…
Il fuit sa Hongrie natale envahie par Hitler et devient à douze ans, proxénète. Il est un des rares à parler l’anglais et ainsi à pouvoir négocier des rendez-vous entre les soldats militaires et les prostituées hongroises. Ce qui lui permet de manger à sa faim et d’assouvir sa curiosité des femmes. Etrange destin d’un petit d’homme désireux de devenir homme de Dieu.
Il décrit donc toutes les femmes qui vont l’émouvoir, ses relations avec elles, des jeunes au moins jeunes.
S’il s’agit avant tout d’un récit autobiographique, l’auteur parle ici d’éléments universels : les hommes, les femmes, l’amour.
Voici la réflexion qu’il porte sur la condition des hommes :
« …je suis convaincu que beaucoup de jeunes garçons gâchent leurs meilleures années – et leur personnalité – en croyant à tort qu’il faut être un dur dans sa prime jeunesse pour être un homme. Ils font partie d’une équipe de football ou de hockey pour devenir adulte, alors qu’en fait une église vide ou une route de campagne déserte les aideraient davantage à appréhender le monde et leur propre personne. »
Ses mots pour parler des femmes sont toujours empreints de respect, même lorsqu’il évoque les tours que certaines adolescentes lui ont joués et qui expliquent pourquoi il leur préfère les femmes mûres.
Par exemple, cette fois où, dansant avec une jeune fille, il s’est mis à « bander », ce que sa cavalière s’est empressée de raconter à ses amies. Lorsqu’il s’est approché du groupe et qu’il a proposé à une des demoiselles de venir danser, on lui a répondu : « Danser avec un type comme toi, sûrement pas ! »
Il n’est pas étonnant qu’après ce genre d’humiliation il se soit tourné vers des femmes plus matures, même si bien avant ses tentatives de séduction auprès des adolescentes il était déjà attiré par ces femmes accomplies.
Encore cette description pour se remémorer celle qui fut, tardivement, sa première maîtresse, simple, poétique :
« Je me souviens avoir remarqué son poignet maigre et délicat, et la couleur de sa robe, qui était jaune. Mais à présent je la vois nettement, telle qu’elle a toujours été : une petite femme brune d’une quarantaine d’années, à la silhouette d’une beauté très étrange. Elle était mince, et d’ossature fragile, mais elle avait une poitrine et des hanches opulentes - énormes même, par rapport au reste de son corps, et pourtant s’accordant harmonieusement avec l’ensemble. Ce corps était le dualisme occidental fait chair : avec son doux visage, ses lèvres fines et ses épaules frêles, elle avait l’air d’une créature éthérée et sublime ( ce qui expliquait peut-être que j’aie mis si longtemps à me poser des questions sur la femme qu’elle était ), mais les formes très accusées de sa poitrine et de ses hanches témoignaient d’une sensualité bien de ce monde. »
Par contre, sa théorie qui prône d’avoir ses premiers rapports avec quelqu’un d’expérience est discutable. Peut-être parce que son essai de faire l’amour avec une vierge alors qu’il l’était lui-même a été un véritable fiasco. Pourquoi deux jouvenceaux ne pourraient-ils pas connaître un moment inoubliable ? L’amour aide à bien des choses !
Après la lecture de ce roman, vous ne verrez plus les femmes mûres comme sur le déclin, mais riches de générosité, d’exotisme et de patience.
Ces femmes ont de beaux jours devant elles…
Eloge des femmes mûres par Stephen Vizinczey chez Anatolia – Editions du Rocher